Dans un livre pionnier sur les ZEP, paru en 1986, intitulé Fuir ou construire l’école populaire, coécrit avec Alain Léger (appuyé sur une enquête menée dans des écoles de Gennevilliers), nous avions mis en évidence le mécanisme suivant :
1/ au départ, un préjugé : les enfants d’immigrés ont de mauvais résultats scolaires. 2/ Il y a beaucoup d’enfants d’immigrés dans l’école X. 3/ Les parents de « bons élèves », immigrés ou non, évitent cette école, à l’époque par dérogation ou recours au privé.
4/ Les « non-immigrés », que leurs enfants aient ou non de bons résultats, évitent aussi cette école.
En quelques années, l’école en question devient plus « immigrée » et ses résultats scolaires sont moins bons.
Ce mécanisme s’appelle en sociologie une « prophétie autoréalisatrice ». Ces phénomènes, connus depuis longtemps dans la grande bourgeoisie et les classes moyennes supérieures, s’étendent désormais à tous ceux qui peuvent être acteurs dans le « marché scolaire », c’est-à-dire des « consommateurs » plus que des citoyens.
Les responsables scolaires, quant à eux, se lancent dans la bataille pour la « réputation » de leur établissement.
Dans le cas de l’école, ce cercle vicieux est dévastateur.
Ce qui est très grave, c’est qu’il est désormais conforté par la politique sarkozyste. Le ministre de l’Intérieur,Claude Guéant, réaffirme le préjugé de la moindre réussite des enfants d’immigrés contre toute vérité statistique.
L’abandon de la carte scolaire légitime l’évitement des écoles des quartiers difficiles et joue, au final, contre la mixité sociale. La réduction des postes et des moyens fait le reste.
Rompre ce cercle vicieux est un défi pour la gauche. C’est difficile mais, comme le dit Philippe Frémeaux (Alternatives économiques), à propos du Grand Emprunt, l’investissement d’avenir est dans l’école et dans le soutien à la petite enfance, faute de quoi, seront obérés non seulement la démocratisation de l’accès au savoir, mais également le niveau de qualification des futures générations.
Maryse Tripier.
professeure émérite de sociologie à l’université Paris-Diderot.