CCCXXV.

Chez le médecin, habituel cérémonial, puis ordonnance que je m’efforce (non sans difficulté) d’obtenir la plus courte possible. A mon âge, vous croyez que c’est encore utile ? Il me regarde et lève les yeux au ciel. On transige sur les analyses : tension, cholestérol, diabète, tous chiffres à la limite, mais que mon Diafoirus aimerait voir augmenter. Au moins, il aurait raison après la virgule et ma pharmacienne s’en frotterait les mains. Tandis que là, tous deux s’inclinent : je suis en relative bonne sante. Bref, pas un bon client.

Vous n’épaississez pas me dit-il. Ne possédant pas de balance (on dit pèse-personne) le point ne se fait que chaque trimestre. Léone, ma femme de ménage (on dit aide-ménagère) s’en aperçoit assez, elle qui veut à tout prix (façon de dire) me nourrir. Pour partie, me voici voué à aux plats gabonais (ce qu’il en reste) mijotés chez elle, apportés dans des boites en plastique. J’ai l’impression d’être un chat abandonné. Un chat friand de riz épicé, de morceaux de poisson et de légumes indistincts. Si ça peut lui faire plaisir.

N’empêche, africain ou pas, le pilaf n’engraisse guère. Non plus que mes deux ou trois festins hebdomadaires aux enseignes rouennaises où je mets encore les pieds. Aucun mérite à cette discipline, je n’ai plus envie de rien.

A quoi me servirait un pèse-personne ? Je préfère chez les autres. Chez les pharmaciens notamment où il y en a de moins en moins, et qui plus est, payants. Celui des Deux Palmiers (angle des rues Jeanne d’Arc et Gros Horloge) est en panne depuis peu. Dommage, il était assez antique pour me plaire.

Où sont les pèse-personnes d’antan ? Les pèse-personnes de nos grands-mères ? Ceusses qui délivraient des tickets et dont les ampoules clignotaient en cadence. Il y en avait un de ce genre, place de l’hôtel de Ville, près du kiosque aux tramways. Un autre aussi, rue des Carmes, dans le hall du Ciné-France. Il y en avait dans les gares, la routière entre autres. C’est vous dire si ça remonte.

Dans la salle d’attente du médecin, on feuillette les hebdomadaires en vigueur. Peu de choses à y apprendre, mais c’est illustré. Et puis les journaux anciens, c’est revigorant. Ainsi, il paraîtrait que Nicolas Hulot est archi-favori pour remporter la primaire chez les Verts et que si les élections présidentielles avaient lieu dimanche, Dominique Strauss-Kahn l’emporterait sur Nicolas Sarkosy. L’ennui, c’est l’état physique de ces magazines. Archi-lus et compulsés, ils rebutent et découragent : mots croisés commencés, jamais finis, recettes de cuisine empruntées et jamais rendues. Dans la salle d’attente, on ne sait jamais ce qui va arriver sinon que ça n’arrivera pas.

A chaque consultation, je reproche à mon docteur d’avoir à attendre encore trois mois pour savoir. Pour savoir quoi me dit-il ? Euh, de Martine Aubry ou François Hollande, qui… Occupez-vous de votre santé ; par exemple, il me semble que vous maigrissez.

Oui. Autrement dit, je disparais. Et vous ne savez pas le mieux : mes dernières forces seront pour sauver les apparences.

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