Sur France 2, François Hollande a donné des injonctions contradictoires de
l’austérité et de la croissance, du désendettement et du redressement. Gouverner par gros temps n’est pas chose aisée et exigent d’un chef de l’Etat de l’autorité et de la modestie. Lors de sa
prestation, François Hollande s’est efforcé de convaincre qu’il détenait toutes ces qualités, témoignant même d’une forme d’autorité raisonnée, conforme à cette souveraineté limitée qui est celle
des Etats européens, contenue par le corset étroit des règlements qu’a tissés l’Union européenne depuis le traité de Maastricht, soumis à la tutelle des marchés et des agences denotation.
Il m’est arrivé, l’écoutant, de penser : « Quel bon président de droite il
ferait ! »
Qu’est-ce que la souveraineté en effet sinon un double processus qui confère à
l’Etat un pouvoir effectif (celui de battre monnaie par exemple) et un dispositif représentatif, une certaine symbolique de l’État (son protocole, ses rituels, ses cérémonies) ? A partir du
moment où la souveraineté de l’Etat est battue en brèche par la construction européenne et la mondialisation des marchés financiers, le dispositif de représentation du pouvoir apparaît comme une
coquille vide, un simulacre aux mains des communicants. Le couple que constituaient le pouvoir et son dispositif de représentation s’est brisé en deux : d’un côté, un pouvoir sans visage,
une bureaucratie anonyme, de l’autre des hommes d’Etat désarmés, un roi nu. D’un côté, des décisions sans visages, de l’autre des visages impuissants. Résultat de cette dislocation :
l’action est perçue comme illégitime et la parole a perdu toute crédibilité.
La spirale de la perte de légitimité
Le discours volontariste (churchillien) que le chœur des éditorialistes ne cesse d’invoquer dans une touchante unanimité,
n’est qu’une façade qui tente de masquer l’impuissance relative des Etats européens soumis à la règle d’or. Depuis la révolution néolibérale, le volontarisme s’est imposé comme une figure
paradoxale. Plus l’Etat est désarmé, plus il doit afficher son volontarisme.
Mais la perte de crédibilité de la parole publique n’est pas un phénomène conjoncturel, elle n’est pas liée seulement au
contenu des discours ou à la sanction des promesses non tenues ; elle est le produit d’une contradiction structurelle du néolibéralisme. Marx avait bien vu que le capitalisme de son
temps était tout à la fois basé sur le profit et tenaillé par la baisse tendancielle des taux de profit. De même le néolibéralisme, qui s’appuie sur le crédit, est miné par une baisse
tendancielle de la confiance qui se manifeste par la perte de crédit de l’Etat aux yeux de ses électeurs et de ses créanciers.
En dérégulant la finance et en déprogrammant l’Etat, la révolution néolibérale des années 1980 a absorbé l’espace même du
politique, condamnant l’homme politique. La scène politique se déplace : des lieux de la délibération et de la décision politique (forum citoyens, meeting des partis politiques, assemblées
élues, ministères) vers les nouveaux espaces de légitimation (TV, médias et Internet). L’explosion des réseaux sociaux comme Twitter et les chaînes du tout-info ont pulvérisé le temps
politique.
La fonction journalistique s’est déportée de ses
missions originelles – l’enquête, le reportage, l’analyse politique, bref, l’information – vers une fonction de décryptage visant à découvrir sous les apparences trompeuses de la vie politique la
vérité d’un calcul, les ressorts d’une histoire, le secret d’un montage narratif. Sondages et décryptage sont désormais les deux facettes d’une démocratie sans repères, sans frontières,
désorientée, qui a substitué le récit à l’action, la distraction à la délibération. La crise de la représentation politique est entrée dans sa phase terminale. C’est l’état d’alerte pour les
démocraties.


Une nouvelle série historique :