Les Godfathers sont un peu mon « God save the Queen » à moi ; les Godfathers, c’est un peu mon Amérique, ma Tour Eiffel, ma tarte aux pommes de ma grand-mère sauf que ma grand-mère ne m’a jamais fait de tarte, et pour cause, la « paternelle » est morte 6 ans avant ma naissance, la « maternelle » 6 ans après ; comme quoi j’étais pas faite pour manger des tartes aux pommes de grand-mère. C’est comme ça.
Donc les Godfathers, outre le fait qu’ils ont été les témoins de ma jeunesse, ont été aussi le témoin de mes amours. Attention, quand je dis « aMours » c’est avec un grand « Aime ». Je sais pas faire autrement, c’est comme ça. Mes chagrins d’amour bercés par autant de « love songs » désabusées dont les Godfathers ont le secret. J’en ai écrit des choses en pensant aux Godfathers ; d’eux, je conserve une sorte d’idéal rock mélodique. Peu de groupes m’ont autant imprégnée de leur âme.
Donc, j’ai toujours eu un cœur de midinette avec des films pleins la tête et les Godfathers ont été mon casting idéal, ma dreamteam pendant de longues années. J’écoutais leurs albums quotidiennement, connaissais toutes les paroles, bien sûr, chantais à tue-tête des trémolos dans la voix, mimant tour à tour, le chanteur, le batteur, le guitariste, le bassiste selon la partie du morceau. Bref, une fan de base. À part que je ne me pissais pas dessus quand je les voyais, ni ne hurlais comme une hystéro. Bref, la fan classe quoi.
Nous sommes en 1992. J’assiste au festival de Fontenay-Le-Comte comme chaque année ; c’est The Rendez-Vous du rock en France. Au programme, rien que du beau linge : Young Gods, Thugs, Thompson Rollets, Dum Dum Boys entre autres et… The Godfathers. L’avantage de Fontenay-Le-Comte, c’est que nous y avions deux/trois connections qui nous permettaient d’avoir des pass’ pour accéder aux loges.
Nous, avec la première mouture de Dickybird (mon premier groupe avec lequel j’ai fait 5 disques), venons d’enregistrer notre première démo et bien sûr, nous trimballions avec nous nos « cassettes », nos silex et nos peaux de bêtes ! Je me rappelle cette année-là avoir été époustouflée par le concert des Young Gods, je donnerai d’ailleurs ladite démo à Franz Treichler (chanteur des Young Gods) qui me dira bien des années plus tard s’en souvenir lors d’un concert que nous donnons à Genève alors que je suis enceinte jusqu’aux dents et que je dois jouer avec ma guitare de côté !
Une des têtes d’affiches de cette édition du festival est Moe Tucker accompagnée de Sterling Morrison. Tout le monde semble frétiller de ce retour sur scène de l’une des égéries du Velvet underground. Moi, perso, ça ne me fait ni chaud, ni froid parce que je ne suis là que pour eux : The Godfathers.
Ces derniers alignent un set impeccable : la classe internationale ! Après le concert, je vaque à mes occupations (boire, manger, fumer, parler) et me retrouve sur le côté de la scène pour assister comme il se doit au concert des « revenants » (Moe Tucker and co), par curiosité plus que par envie. Juste à côté de moi, je ne le remarque pas tout de suite, mais il est là, petit et précieux. Attentif, il écoute, respectueusement. Nos coudes se frôlent ; j’en frissonne. Je crois qu’il m’a souri. C’est Peter Coyne, The Chanteur of The Godfathers !
Durant tout ce concert, celui de Moe Tucker, que je ne regardais ni n’écoutais, je restais concentrée sur cette proximité inespérée, ma main sur ma démo, prête à dégainer. Le temps d’un set de 45 minutes, je restais plantée, pétrifiée de timidité, de malaise, d’excitation, que faire ? Lui adresser la parole avec le prétexte de cet enregistrement, lui dire à quel point j’aimais sa voix, ses chansons, sa tristesse ? Le set de Moe Tucker s’est terminé comme il a commencé, sans intérêt pour moi. Peter Coyne est parti comme il est venu en silence.
Je venais de passer 45 minutes près de mon idole et je n’ai pas osé l’aborder.
Bien des années plus tard, alors que je suis mariée et mère de famille ; mariée à mon actuel copilote de vie, l’homme que j’ai amoureusement rencontré en 1992 (musicalement depuis 1990), The Godfathers font un concert unique à Beauvais. Ils sont un certain nombre à se déplacer du Havre pour voir le groupe mythique. Pas moi. J’ai quelques a priori sur les reformations. Mon mari fait partie du convoi ; à la fin du concert, il croise Peter Coyne, le chanteur des Godfathers, sort un de nos disques et lui dit : « Ma femme a écrit ses plus belles chansons en pensant à vous. » Peter Coyne a souri, a pris le CD, l’a remercié, chaleureusement. Moi je ne l’ai jamais vu sourire.
C’est comme ça.
17 années plus tard…
Le jeudi 10 décembre 2009, les Godfathers sont programmés dans ce qui fut et reste, jusqu’à preuve du contraire, la salle de musiques actuelles du Havre, la plus intéressante en termes d’éclectisme musical, le Cabaret Electric. Correspondante de presse à l’époque pour le quotidien local dans lequel j’assure depuis plusieurs années les pages culture, je me jette sur cette venue pour me faire un petit revival et décide de faire une interview.
Lorsque j’ai Peter Coyne au téléphone, je garde mon sang-froid, professionnalisme oblige, pour lui poser les questions de rigueur. Il devine vite à l’écoute de ces dernières que je connais la production musicale du groupe jusqu’au bout des ongles. Il est très cordial, pas du tout à l’image de ce qu’il est sur scène : un homme froid comme l’acier qui éructe une forme de noirceur dont je raffole. Pas très beau physiquement, il a un charisme fou et une classe toute britannique qui me séduisent énormément. Artistiquement parlant, j’entends. Bref, nous sympathisons et je lui avoue que « I want you » est mon morceau préféré. Que je l’ai chanté des millions de fois en fermant les yeux, rêvant que ce morceau fut un jour écrit pour moi par un homme brûlant d’amour désespéré… Il m’envoie les paroles par mail.
Le soir du concert arrive et je redécouvre avec un bonheur sans limite un répertoire que je chéris au plus profond de mes entrailles musicales. Je me laisse porter par cette musique et qu’importe les quelques rides et lourdeurs qui ponctuent un set retravaillé avec un nouveau line-up (formation de groupe), j’engloutis avec délice ce flot de musiques familières qui me transportent dans l’histoire de ma vie. À un moment, Peter Coyne entre deux morceaux s’adresse au public et demande : « Est-ce que Doris est dans la salle ? » (Is Doris here?). Surprise, je lève timidement la main… En fait, je suis juste devant lui. Là, il me regarde et me dit : « I want to sing this song for you Doris : I want you! » (Je veux chanter cette chanson pour toi Doris : « I want you »). Whaouh, quel intense bonheur de fan, quel rêve de gamine est en train de se produire alors que j’ai 41 ans ! Quel moment exceptionnel !
Après le show, Peter descend dans la salle et vient prendre un verre avec nous. Il m’offre un disque. Nous discutons. C’est incroyable ce qui se passe. Il ne sait toujours pas que je suis cette personne qui, quelque 17 ans plus tôt n’a jamais osé l’aborder ; celle, dont le mari lui a donné un disque en lui disant que j’ai écrit mes plus belles chansons en pensant aux siennes… Qu’importe, la vie dans sa grande générosité nous a permis d’être quand même réunis, un jour.
Et nous le serons de nouveau prochainement car Les Godfathers reviennent jouer dans la région…
Petit gâchis de fin de concert : une ex-connaissance, visiblement, très avinée, vient me voir un peu titubante et m’interpelle. « T’as couché avec le chanteur des Godfathers pour qu’il te dédie un morceau ? » Que n’avait-il pas dit là, sacrilège. « Toi, tu es ce que l’on appelle un gros con, lui réponds-je. Tu es tellement étriqué dans ta tête que tu ne peux même pas imaginer qu’une femme soit une vraie fan de musique et que je puisse connaître l’intégralité du répertoire de ce groupe. Tu ne peux même imaginer que Peter Coyne m’ait dédié ce morceau parce que nous avons eu un réel échange musical et intellectuel. Toi, tu penses que les femmes de ce milieu sont des groupies de base qui ne cherchent qu’à se faire sauter par des musiciens de passage. Ouais toi, tu es vraiment ce que l’on appelle un gros gros con. »
– Moi un gros con ? Comment elle me parle elle ! s’indigne l’ivrogne macho.
– Je te parle comme on doit parler à un gros con, puis m’adressant à son pote un peu moins rétamé que lui, je lui dis :
– Remballe ton résidu de pote avant que je m’énerve davantage.
Ce que le gars s’empresse de faire.
Sexisme de base. À vomir. Pire que le chimio. Qu’importe, Peter Coyne m’a dédié « I want you » ! À moi !