31 juillet – Paris, Caudebec-lès-Elbeuf : commémoration du centenaire de l’assassinat de Jean Jaurès

jaaures4Hommage de la France à Jean Jaurès. Dans les grandes villes comme dans de nombreux villages, évènements et initiatives étaient organisés – expositions, lectures de discours et de textes, allocutions -, manifestations mêlant la parole et le silence, rassemblant les générations, mobilisant au cœur de lété citoyens et militants politiques, syndicaux, associatifs. Le matin, je me suis rendu à Paris, au Café du Croissant, aujourd’hui Taverne du Croissant, où, il y a un siècle, Jaurès tomba sous les coups de revolver de Raoul Villain. Avec d’autres camarades du Parti socialiste, nous avons accompagné le Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, qui a déposé une gerbe devant la plaque à la mémoire de Jaurès apposée sur la façade. Un peu plus tard, dans l’après-midi, je suis revenu dans la circonscription pour faire de même devant la stèle qui le représente, ce buste sur la place de l’hôtel de ville à Caudebec-lès-Elbeuf où, chaque 1er mai, les socialistes du pays d’Elbeuf se rassemblent. Ces moments du souvenir et de la reconnaissance, ces témoignages d’admiration et de gratitude, ont été rendus à un homme qui, dans l’altitude des âmes dévouées au bien commun, constitue l’un des plus hauts sommets. Célébrer la mémoire de Jaurès, ce n’est pas pour autant le muséifier ou le chosifier, lui qui, sa vie durant, aima la vie, encouragea le mouvement, pensa la réalité palpitante du monde et de la conscience que nous en avons, affirma la force propulsive du progrès qui leur est immanent. Célébrer la mémoire de Jaurès, cent ans après, c’est parler au présent de l’indicatif. C’est songer à l’itinéraire, un sillon et un sillage à la fois, d’un homme complet, philosophe, historien, journaliste, député, dédié aux autres et désintéressé pour lui-même : « le courage, dit-il aux élèves du lycée d’Albi en juillet 1903, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense ». C’est ce don total de soi à l’amélioration de la condition de chacun et à l’émancipation de tous qui est le fil d’Ariane, le fil de Marianne, de la trajectoire de celui qui est né dans le pays de Castres, sur une terre où l’on travaille la terre mais où, plus au Nord, vers Carmaux, se développe l’industrie minière et verrière. La production agricole et la production industrielle, il les pensera conjointement, formant le vœu en 1897, lors du débat sur la crise agricole à la Chambre des députés, « que la classe paysanne se rapproche de plus en plus par la pensée et par l’action de la classe ouvrière ».

Des biographies restituent, précises et passionnantes, son existence de travail, de luttes menées, de défis relevés, de pages rédigées, de discours prononcés – Le grand Jaurès de Max Gallo, Jaurès. La parole et l’acte de Madeleine Rebérioux, Jean Jaurès de Jean-Pierre Rioux. C’est l’unité d’une vie qu’il faut chercher dans et par-delà les chapitres qui la scandent. Elle doit beaucoup, cette unité, et Jaurès le sait, et Jaurès le dit, à l’école de la République dont il est un fils méritant, du collège de Castres à l’École normale supérieure, de l’agrégation aux thèses soutenues en Sorbonne. Sa connaissance, son érudition, son goût de l’argumentation, sa curiosité – plus tard, dans les débats parlementaires, des adversaires noteront qu’il écoute les autres orateurs autant qu’il s’adresse à eux – doivent beaucoup à ses maîtres, à ces sages auprès desquels il fit ses humanités. Aussi, professeur, député, auteur d’articles de presse, Jaurès a-t-il continûment la passion de l’éducation, de sa mission – apprendre les clés de compréhension du monde, se déprendre du dogmatisme et du sectarisme -, de sa méthode et de ses outils. Faire avancer la cause de l’école laïque et de l’instruction publique, c’est faire avancer la quête de l’émancipation sociale, la quête de la République sociale, la quête du socialisme. Dans son intervention de janvier 1910 à la tribune de la Chambre connue sous le titre « Pour la Laïque », il le dit avec force : « Laïcité de l’enseignement, progrès social, ce sont deux formules indivisibles. Nous n’oublierons ni l’une ni l’autre et, en républicains socialistes, nous lutterons pour toutes les deux ».

La figure de Jaurès dans l’histoire est inséparable de l’Assemblée nationale, de son histoire et de son lieu même, indissociable du territoire dont il est l’élu. Dans l’hémicycle, il s’exprime avec une éloquence magistrale qui puise sa force d’entrainement dans une exigence et une cohérence doctrinales, dans une culture où les Anciens dialoguent avec l’Âge classique et les encyclopédistes, où ses péroraisons magnifiques soulèvent les applaudissements mais aussi, sur les bancs de la réaction et de « la combinaison du cléricalisme et de l’opportunisme », des cris, des critiques, des injures, une violence inouïe des mots et des gestes. Du tribun Jaurès, au Parlement ou dans les congrès de l’Internationale socialiste, nous disposons des représentations par les tableaux, les gravures, les dessins, les photographies, les compte-rendus. Pour imaginer un instant à quoi il ressemblait quand il se faisait le porte-voix d’un débat et le porte-drapeau d’un combat, d’une thèse, d’une proposition, il faut lire ce qu’en note Jules Renard dans son Journal, quand il parle du « doigt souvent en l’air [qui] montre l’idéal » et des « poings pleins d’idées ». C’est lui qui évoque, je crois, l’image heureuse de la mer et de son mouvement pour décrire le verbe jaurésien, son débit par courants tranquilles à l’entame auxquels succèdent à mesure que se déploie la démonstration, des vagues de grande ampleur. A la Chambre, dans les réunions publiques, dans les colonnes de l’Humanité, dans celles de La Dépêche dont il fut le collaborateur fidèle pendant un quart de siècle, de La Petite République pendant l’affaire Dreyfus, les combats de Jaurès n’en font qu’un : la justice, donc la justice sociale.

La cause de la justice, c’est celle qui lui fait accomplir le chemin vers le socialisme, celle pour laquelle il s’engage à Carmaux aux côtés de Jean-Baptiste Calvignac, ouvrier qui dirige le syndicat des mineurs depuis la grève de 1883 et élu maire de la commune en 1892. Celui-ci, pour exercer son mandat, s’absente de la Compagnie qui lui refuse les congés qu’il demande et qui, quelques mois plus tard, par décision du marquis de Solages, est licencié. La France se passionne, polémique, se divise. Jaurès s’engage avec toute l’énergie, toute la résolution qu’il peut mobiliser, ne pouvant accepter que « tous ces hommes, qui ont un cerveau et un coeur, ne soient que des mannequins noircis de charbon » et que le jour des élections, alors que le suffrage universel leur donne le droit de choisir librement leurs représentants, ils soient sommés de saisir le bulletin de vote qu’ont décidé pour eux leurs patrons. Les ouvriers disent non, Jaurès dit non, la lutte s’organise, la grève dure. Fin octobre, Calvignac est réintégré. Dans La Dépêche, Jaurès écrit : « Qu’on me permette, puisque je me suis associé ici, dès le début, à la résistance des ouvriers de Carmaux contre un scandaleux abus de pouvoir, de constater la victoire qu’ils viennent de remporter et dont les effets peuvent être très grands (…) ils n’auront pas lutté et souffert en vain. Grâce à eux, dans toute l’étendue de la France, les puissantes compagnies hésiteront, désormais, à fausser et à limiter le suffrage universel. Grâce à eux, l’égalité politique, qui n’était bien souvent qu’une fiction, sera tous les jours davantage une réalité. La représentation des classes laborieuses ira s’élargissant sans obstacles ou avec de moindres obstacles. Toute conquête du droit est au prix d’une douleur ! Ils ont souffert, mais, dès maintenant, ils ont vaincu » .

Nombreux sont les engagements de celui qui, par le sentiment et par le raisonnement, refuse les inégalités et récuse les privilèges. L’idée socialiste, « la solution socialiste », telle que Jaurès la définit et l’affirme, est le prolongement de la Révolution française – il lui consacré une histoire-somme – et l’aboutissement de la République. Que de batailles il livra ! Dans l’hémicycle, dans la presse, dans des congrès, animé d’un idéal qui est celui de millions de femmes et d’hommes en France et ailleurs en Europe – le socialisme est un internationalisme -, il dénonce, expose, propose. Séparation des Églises et de l’État, retraites ouvrières et paysannes, libertés syndicales, conditions de travail des ouvriers et notamment des mineurs, école, organisation économique et de la production, refus de la peine de mort, réformes militaires et service militaire, s’il est bien sûr un tribun exceptionnel, à la langue magnifique et aux démonstrations rigoureuses, Jaurès est d’abord un responsable politique qui, en toute chose et en toute circonstance, conjugue la pensée et l’action, concilie la théorie et la pratique, conçoit les principes en partant du réel. En développant dans le débat public des arguments quand d’autres profèrent des accusations ou assènent des dogmes : c’est à la raison de celui qui se tient face à lui que Jaurès s’adresse. En bâtissant les compromis nécessaires pour arracher une conquête maintenant et préparer dès à présent la suivante. En affirmant l’objectif noble de la synthèse, sa dynamique féconde. La synthèse jaurésienne, cette volonté et cet effort pour unifier le monde afin qu’il soit un monde commun et pour unir l’humanité en une fraternité orientée par le progrès, est philosophique, à coup sûr, et elle est politique, bien sûr. Paysans et ouvriers, République et socialisme, révolution et réforme, liberté et égalité, individu et collectif, réalité et idéal, par ses écrits et par ses actes, Jaurès s’emploie à conjuguer ce que les préjugés, les intérêts, la tradition, ont séparé et opposé. Là sont les sources vivantes et vives du socialisme républicain. L’unité, c’est aussi celle des mouvements socialistes à laquelle il oeuvre résolument, passionnément, activement. En avril 1905, au congrès de la salle du Globe à Paris, naît la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO).

C’est contre la guerre et pour la paix que Jaurès mena son ultime combat. Dans le remarquable catalogue de l’exposition organisée par les Archives nationales et la Fondation Jean-Jaurès (Beaux Arts éditions), Gilles Candar écrit : « Frère, neveu, cousin de militaires, Jaurès est un pacifiste patriote. Jamais il ne met en cause la nécessité de défendre la patrie si elle devait être attaquée. Mais il sait aussi que la guerre est atroce et il veut l’éviter. » On ne saurait mieux dire. Patriote, l’auteur de L’Armée nouvelle, ouvrage publié en 1911, où est définie une conception citoyenne de la défense nationale. Pacifiste, celui qui compte sur la coordination des masses ouvrières et populaires, par-delà les slogans nationalistes, pour empêcher l’engrenage d’un conflit européen voire mondial. Car il analyse et il redoute « le spectre des grands meurtres » depuis longtemps, il pressent ce que portent en germe la crise des Balkans en 1912 et l’enchainement des tensions entre la Serbie et l’Autriche. C’est pourquoi Jaurès démultiplie sa parole et sa présence à la Chambre et aux réunions de l’Internationale socialiste. Il cherche partout à convaincre, à défendre la cause de la paix, suscitant le soutien de ses admirateurs et la haine de ses détracteurs. Le 25 juillet 1914, à Vaise, près de Lyon, il prend la parole dans une réunion publique de soutien au candidat socialiste à une élection législative partielle, Marius Moutet : « Citoyens, je veux vous dire ce soir que jamais nous n’avons été, que jamais depuis quarante ans l’Europe n’a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l’heure où j’ai la responsabilité de vous adresser la parole (…) Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main, et maintenant voilà l’incendie » (Jean Jaurès, Discours et conférences, Flammarion, Champs classiques, 2011). Dans L’Humanité, son dernier éditorial a pour titre « Sang-froid nécessaire » et évoque « le péril [qui] est grand mais [qui] n’est pas invincible si nous gardons la clarté de l’esprit, la fermeté du vouloir, si nous savons avoir à la fois l’héroïsme de la patience et l’héroïsme de l’action ».

Jaurès inspire l’admiration, le respect, l’humilité. Par sa profonde humanité, sa vie dévouée à autrui, aux plus fragiles, aux plus modestes, aux producteurs. Par son goût des idées et de l’action : il s’agit d’interpréter le monde et de le transformer, en même temps et non alternativement. Par son amour de la raison, celle qui permet de penser par soi-même avec les autres, celle qui exige que la politique soit avant tout affaire d’idées, d’arguments, de propositions, celle qui récuse le cynisme, le nihilisme et le relativisme. Par sa volonté de forger des solidarités collectives en prenant en compte les aspirations individuelles. Par son refus du repli nationaliste et son attachement à l’idée européenne. Par sa passion de la République sociale. Par sa curiosité pour ce que le monde conçoit de nouveau dans le domaine des arts, de la culture, ses sciences, des techniques. Par sa capacité aussi, c’est une dimension trop peu évoquée et tellement décisive, à vouloir donner, en chaque discours ou chaque article, un sens à l’engagement personnel et à l’action collective, à concevoir une spiritualité laïque dans nos sociétés sécularisées, cette fraternité humaine vécue, construite, partagée.

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