Les abeilles des Pyrénées-Orientales décimées par les pesticides

LE MONDE | | Par Martine Valo

 
Un apiculteur montre ses abeilles, mortes, à Bouleternère (Pyrénnées Orientales), le 6 juin.

Mais où les abeilles vont-elles bien pouvoir se réfugier ? Même la nature sauvage des montagnes leur est devenue fatale. Cette mauvaise nouvelle – la dernière en date dans la longue liste des calamités qui frappent les insectes butineurs – arrive des Pyrénées-Orientales avec une enquête dont les résultats viennent d’être transmis aux apiculteurs. Leurs taux de perte atteignent des records, jusqu’à 100 % de mortalité, en particulier chez ceux qui pratiquent la transhumance avec leurs ruches vers les hauts pâturages.

Cette année se solde par une hécatombe dans le département : 48 millions d’abeilles ramassées mortes, 1 300 ruches touchées, soit une sur dix. Et la situation est au moins aussi alarmante chez les voisins, en Ariège (5 000 colonies décimées), dans l’Hérault, l’Ardèche. « Après la saison estivale 2013, nous avons constaté que les colonies ne souffraient ni de fortes attaques de la part de parasites, ni de maladie manifeste, rapporte Marc-Edouard Colin, vétérinaire expert en pathologie de l’abeille. En revanche, elles présentaient des symptômes caractéristiques d’intoxication : troubles nerveux, faible reproduction… »

Les apiculteurs, réunis en collectif, ont décidé de financer des études pour en avoir le cœur net. Durant l’hiver 2013-2014, 26 échantillons d’abeilles mortes, de pollen et de miel recueillis au sein de leurs colonies aux trois quarts moribondes ont été expédiés dans un laboratoire du CNRS à Solaize (Rhône). Ces analyses physiques et chimiques ont mis au jour des traces de pesticides dans 81 % des cas, en cocktail ou non.

« 10 000 EUROS DE NOTRE POCHE POUR LES ANALYSES »

La plupart des douze molécules détectées sont des insecticides. Trois appartiennent à la famille des néonicotinoïdes – partiellement interdite dans l’Union européenne pour deux ans. Mais, plus inquiétant, quatre autres sont totalement proscrits en France, notamment le triphenylphosphate et le coumaphos que l’on trouve dans des préparations antiparasitaires, des produits importés illégalement d’Espagne.

On peut en être surpris : on associe davantage les pesticides aux vastes plaines vouées aux monocultures céréalières plutôt qu’aux hauts pâturages. En fait, qu’il s’agisse de lutter contre les acariens, les pucerons et autres larves d’insectes, les préparations phytosanitaires ont recours aux mêmes familles de molécules chimiques. On les retrouve donc dans des régions d’arboriculture intensive comme dans les zones maraîchères, voire dans des forêts exploitées. Dans les Pyrénées-Orientales, ces produits sont utilisés pour débarrasser les troupeaux de vaches laitières et de brebis de leurs parasites.

« Il y a encore cinq ou six ans, nous pouvions aller partout dans la région avec nos ruches, témoigne Jean Adestro, président du Groupement de défense sanitaire apicole départemental. Puis nous avons dû cesser de fréquenter les grandes zones de vergers et les vignes. Et en 2009 nous avons connu une première vague de mortalité anormale. Après une épizootie de fièvre catarrhale ovine, les bergeries avaient été traitées à fortes doses. On voyait nos abeilles complètement désorientées essayer d’entrer dans la ruche par l’arrière ! Cette fois-ci, on s’est dit qu’on ne tournerait pas le dos à nos cheptels morts. On s’est organisé et on a sorti 10 000 euros de nos poches pour les analyses. »

RETROUVER LES RÈGLES D’UNE COHABITATION ANCESTRALE

Très remontés, les apiculteurs des Pyrénées-Orientales multiplient depuis des mois les manifestations et les courriers d’alerte tous azimuts. Les propositions en retour du ministère de l’agriculture les ont déçus. Eux qui attendaient des indemnisations se sont vus proposer des prêts à taux zéro pour acheter de nouveaux essaims. Mais rien qui permettrait de stopper l’hécatombe qui menace de disparition les souches locales d’abeilles.

De leur côté, les éleveurs du Roussillon n’apprécient pas de se voir publiquement montrer du doigt et s’en sont plaints auprès de la sous-préfète il y a deux semaines. La chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales a cependant diffusé, en juillet, un bulletin d’information rappelant à ses adhérents qu’il existe des alternatives aux traitements chimiques et incitant les apiculteurs à la concertation avec les éleveurs avant de se rendre en montagne. Retrouver les règles d’une cohabitation ancestrale ne semble pas totalement insurmontable.

« Le problème n’est ni les agriculteurs ni les éleveurs – je comprends qu’ils cherchent à protéger leurs animaux —, mais les produits mis sur le marché : ils sont incompatibles avec les abeilles et la nature !, dénonce Jean Adestro. C’est comme la course contre le dopage : chaque fois qu’un pesticide est retiré du marché, il est vite remplacé par deux autres. Nous sommes de plus en plus inquiets non plus seulement comme gardiens des abeilles, mais en tant que citoyens : il y a un problème de santé publique. »

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