Dans "Le temps retrouvé", un simple pas sur pavé disjoint permet à Proust de conduire son narrateur à ses souvenirs, grâce à cette subtile bascule vers le passé. Ce va-et-vient fascinant entre présent et passé, c’est le voyage que nous invite à faire Jirô Taniguchi dans "Quartier lointain", somptueux et copieux manga (éd. Casteman) porté à la scène par Dorien Rossel. Sur la scène du Rive Gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray, mardi 24 janvier, on était de cet étrange voyage. Celui d’Hiroshi, 48 ans, qui dans les affres et tourbillon d’une sévère gueule de bois monte à bord d’un train à bord duquel, perdant connaissance, il file tout droit vers la ville, le quartier, la maison de ses lointains souvenir d’enfance. Et se retrouve ainsi plongé en plein rêve éveillé à l’époque de ses 14 ans. Avec sa conscience, sa maturité, sa gravité d’homme de 48 ans, lesté de sa mémoire et de ses errements présents, Hiroshi doit faire face à la difficulté de sa situation, qui se complexifie au fur et à mesure. Il ne s’agit pas d’un saut court et accidentel dans le temps, brève escapade alcoolisée, mais d’une longue et lente plongée dans les eaux profondes de son histoire personnelle et familiale.
C’est à ce travail sur la mémoire et le souvenir que s’attelle Dorian Rossel en prenant soin d’en saisir les émotions contradictoires. La joie éberluée se superpose au chagrin et au deuil lors de retrouvailles avec ses parents disparus, le père parti sans laisser d’adresse, la mère, emportée, à 48 ans par le poids d’un chagrin non-dit. C’est aussi la légèreté d’une adolescence que notre héros choisit de réinvestir à son profit, puisque dans cette deuxième vie tout semble lui sourire. Jusqu’à espérer changer le cours d’un passé douloureux et, par là même, se réinventer des souvenirs plus heureux.
Pour donner vie à cette complexité du monologue intérieur, rendre ces allers et retours incessants entre passé et présent, Dorian Rossel prend le parti d’éclater la narration et l’incarnation de son personnage. Huit comédiens et musiciens portent tour à tour et parfois ensemble, à l’unisson, la parole et la pensée d’Hiroshi. Ils font vivre sous nos yeux, avec de rares accessoires et la magie d’une gestuelle puisée dans le mime la galerie des personnages de Quartier lointain, jusqu’au chien !
C’est une manière fine et intelligente de restituer l’univers et la narration du manga, son découpage en cases, la diversité des plans ; si bien rendue par une scénographie qui déploie son sens du cadrage et de la couleur. On pense à ces moments où les personnages présentés couchés-debouts placent le spectateur à la verticale de la scène jouée, comme vue du ciel. Les scènes et les dialogues l’enchaînent avec une grande fluidité, les personnages nous emportent dans leur mouvement incessant, comme dans un quadrille au tempo rigoureux et enlevé. Jusqu’à ce final troublant et crépusculaire, sur fond de paroi de papier aux reflets argentés qui semble s’embraser et happer Hiroshi dans son retour vers un présent désormais quelque peu différent.
Bruno Lafosse