Le barrage de Sivens, symptôme des méfaits de la décentralisation

LE MONDE | le | Par Sophie Landrin

 

Il aura fallu la mort d’un jeune homme pour braquer l’attention du gouvernement sur le barrage de Sivens. Durant des mois, l’État a ignoré ce nouveau « Notre-Dame-des-Landes » du Tarn où une poignée de militants bataillent depuis 2011 contre les tronçonneuses du conseil général pour sauver une zone humide, bois et prairie. Le gouvernement n’a pas pris le temps d’examiner ce dossier qui soulève des questions environnementales et même des choix de sociétés essentiels. Tout juste la ministre de l’écologie a-t-elle consenti en septembre au moment où l’affrontement avec les forces de l’ordre prenait un tour périlleux, à commander une expertise à deux ingénieurs des ponts. Ségolène Royal dispose depuis plusieurs jours de leur rapport. Il est accablant. Mais la ministre n’en a tiré aucune conclusion renvoyant la responsabilité des décisions au conseil général du Tarn.

Ce ne sont plus seulement les militants du collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet qui dénoncent ce projet : le barrage de Sivens, de l’avis des experts, est surdimensionné, sous-financé, mal adapté, ruineux pour la collectivité et l’environnement. Il coûtera 8,4 millions d’euros, hors budget de fonctionnement (300 000 euros annuels), détruira 13 hectares de zones humides entre Lisle-sur-Tarn et Gaillac et ne profitera qu’à une poignée de maïsiculteurs – quarante au lieu des quatre-vingt-un avancés par le conseil général du Tarn – pratiquant une agriculture trop gourmande en eau sur un territoire qui en manque cruellement. « Un projet absurde pour une minorité », résume Delphine Batho. En 2012, la ministre de l’écologie du gouvernement Ayrault s’était montrée beaucoup moins timorée que Mme Royal en imposant un moratoire de tous les projets de retenue de substitution. Une mesure levée par ses successeurs.

Le 9 septembre, des ouvriers nettoient la fôret de Sivens en vue de la construction du barrage, près de Gaillac (Tarn).

Chaque année, la France pays perd 60 000 hectares de terres. Tous les dix ans, l’équivalent d’un département. Cette dégradation n’est pas propre à notre pays : dans le monde 50 % des zones humides vitales pour le maintien de la biodiversité ont disparu depuis 1990, sous l’effet de l’agriculture, de l’urbanisation, du développement industriel, de la pollution. Partout leur préservation se heurte aux besoins économiques locaux.

RÊVES DE GRANDEUR DES BARONS LOCAUX

Le barrage de Sivens est l’illustration des effets pervers de la décentralisation. Il vient allonger la liste des projets inutiles, défendu par des élus à qui l’État a délégué en partie l’aménagement et donc les équilibres du territoire. La France compte beaucoup trop d’éléphants blancs, nés des rêves de grandeur des barons locaux qui voient toujours plus grand, toujours plus beau pour leur bastion. A Sivens, c’est un barrage réclamé par les maïsiculteurs et la chambre d’agriculture. A côté de Nantes, c’est un deuxième aéroport, destiné à satisfaire les ambitions européennes de ses édiles. A Lyon, c’est un grand stade promis au patron de l’Olympique lyonnais. Ailleurs ce sont des lignes de TGV ou des autoroutes, des déchetteries géantes, des centres commerciaux ou encore des hôtels de région aux allures de palais, signés par des stars de l’architecture.

Tant que l’Etat a été perçu comme porteur de grands projets motivés par l’intérêt collectif, l’aménagement du territoire a peu souffert de contestation, rappelle le sociologue Jean Viard. Mais la société ne semble désormais plus tenir une vision claire du bien public. Ces grands projets contestés sont synonymes de gâchis et de gabegie. Là aussi, ce ne sont pas seulement des militants écolos qui le disent mais la Cour des comptes. Dans deux rapports distincts, les magistrats ont alerté ces dernières semaines le gouvernement sur les errements du tout-TGV – un modèle à bout de souffle et au coût intenable, et sur la hausse inquiétante des dépenses de fonctionnement des collectivités locales. Les cofinancements du TGV avec les régions notamment ont conduit, selon les sages, à des « choix économiques contestables ». Les élus qui réclament chacun leur desserte ont transformé certains TGV en pataches. Le projet de ligne à grande vitesse entre Limoges et Poitiers est de ce point de vue une caricature qui discrédite les élus. Porté par Jean-Pierre Raffarin dès 2004, promis pour 2015, sans étude préalable, le projet n’est pas financé mais frise les 2 milliards d’euros ! Le constat de la Cour des comptes n’est pas une surprise. Dès 2013, le député socialiste du Calvados Philippe Duron, dans un rapport remis au gouvernement Ayrault, préconisait la fin du tout-TGV, du tout-autoroute et le report de nombreuses lignes à l’étude ou en projet.

Depuis son arrivée à l’Elysée, François Hollande a superbement ignoré ces questions. Il n’a jamais tranché l’encombrant dossier de Notre-Dame-des-Landes, pas plus que Ségolène Royal qui avait pourtant défendu âprement dans sa région de Poitou-Charentes la restauration du Marais poitevin, cette singulière zone humide, la deuxième de France après la Camargue. La ministre continue d’ailleurs son lobbying régional. En juillet, elle a opposé son veto au lancement d’études au projet d’autoroute A 831, menaçant selon elle sa « Venise verte ». « Je ne laisserai pas refaire Notre-Dame-des-Landes dans le Marais poitevin », avait-elle prévenu, s’attirant les foudres du premier ministre.

Les experts qui se sont penchés sur le dossier de Sivens estiment que les travaux sont trop engagés pour abandonner le chantier. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il ne s’agit pas de refuser un quelconque projet de développement mais d’en mesurer la nécessité, le coût et l’impact. Le gouvernement serait bien avisé de faire stopper les travaux. De reboiser les parcelles mises à nu. Et de rappeler aux élus locaux le sens de l’intérêt général.

 

The post Le barrage de Sivens, symptôme des méfaits de la décentralisation appeared first on Duclair Environnement.

Articles créés 1543

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut