C’est chaque année une mystérieuse alchimie, un équilibre aussi précaire que magique. Quand le rideau se lève sur la programmation, on s’étonne de voir comment les saisons se suivent et s’inscrivent dans une cohérence tout en préservant leur lot de surprises et de découvertes. Le dévoilement de la saison 2012-2013 du Rive Gauche colle donc le même frisson, un pincement au cœur en plus. Elle est la dernière préparée par Robert Labaye, emblématique directeur disparu en février dernier et dont la relève est assurée par Béatrice Hanin venue de l’Atheneum, centre culturel universitaire de Bourgogne. Au-delà de l’émotion, c’est le tour de force réalisé par le programmateur qui laisse rêveur et pique la curiosité par son caractère protéiforme. On est frappé par la diversité des genres, des disciplines, des univers à explorer à partir du 22 septembre. Ou comment passer d’un déconnant bal d’ouverture, aux métissages de Zita Swoon qui frotte ses cordes de guitare au balafon de griots burkinabés, en faisant halte dans le “Living !" d’une compagnie de cirque DéCALéE, après avoir succombé au charme du magique et facétieux Pierric ou avoir été touché par le chant d’un Arthur H.
On retrouve le même éclectisme du côté de la danse, pour laquelle Le Rive Gauche est scène conventionnée. Là encore, s’affirme la volonté de donner à voir la richesse des formes proposées, dans une discipline qui croise de plus en plus les langages et les techniques. À l’image du recours au graphisme chez étantdonné, avec "Absurdus", de la vidéo qui amplifie et détourne la performance physique chez les danseurs survoltés de l’Australian Dance Theatre dans "Proximity". On pense aussi au langage visuel de "Cendrillon, Ballet recyclable", où la nouvelle vie d’un matériau banal, la bouteille plastique, vient accompagner les métamorphoses du personnage.
Dans la farandole de ces danseurs, s’affirment les fidélités construites au fil des saisons avec Paco Dècina ou Hans Van Den Broeck. Soutenus depuis toujours par Le Rive Gauche, les inventifs de La BaZooka, sortent les MonStreS de l’enfance pour les présenter au public adulte. S’y ajoutent les artistes dont la rencontre est plus récente, mais qui ont marqué dès leurs premières visites. Joanne Leighton en tête, chorégraphe associée pour trois saisons, dont la danse exigeante et intelligente a l’exquise politesse d’être aussi drôle et ludique et ainsi accessible au plus large public.
Si cette saison se nourrit de rêve et de poésie, avec le clown Arletti et sa "Curiosité des anges" par exemple, elle porte aussi la volonté de parler du monde et de parler au monde. Les artistes apportent aussi leur regard citoyen ou parfois, simplement, leur témoignage de la souffrance et de la domination. Il y a ainsi les larmes et la rage de Nelly Arcan, avec son roman autobiographique "Putain" porté à la scène par Ahmed Madani et l’actrice Véronique Sacri seule en scène dans "Fille du paradis". Les fantômes de la guerre en Irak viendront hanter la scène sous la direction de Mokhallad Rasem. On suivra l’enquête implacable de ce théâtre d’investigation incarné par Nicolas Lambert qui après "Elf la pompe Afrique" s’intéresse au nucléaire avec "Avenir radieux, une fission française". On pourra rire de la causticité jamais démentie d’un Guy Bedos qui fait ses adieux dans "Rideau !", mais aussi des mots de patois vendéens remis en bouche par Yannick Jaulin, qui dans "Conteur ? Conteur" nous rappelle qu’on pense le monde comme on le parle, par le prisme du langage. La frontière entre le sensible et l’intelligible est volontairement poreuse au Rive Gauche. Comme s’il s’agissait de permettre à chacun de se mettre dans cette posture de "comédiens et musiciens à la recherche d’une compréhension d’eux-mêmes par l’exploration du monde", ainsi que le suggère Dorian Rossel à propos de son spectacle intitulé… "L’usage du monde". Tout un programme !
Bruno Lafosse