Au Musée du Luxembourg : La bonne fortune des collectionneurs havrais

(fil-fax 21/09/12)

De Marquet à Derain via Pissaro, Bonnard, Vuillard ou van Dongen, 90 œuvres illustrent au Musée du Luxembourg, à Paris, l’épisode du Cercle de l’art moderne fondé au Havre. De 1906 à 1910, un réseau de collectionneurs a donné un exemple éphémère mais réussi de décentralisation artistique.

A voir cette photo prise vers 1915, le salon de Georges Dussueil, transitaire au Havre, a des allures de musée : accrochés entre les lourdes tapisseries, un Vlaminck (Le Pont de Chatou), deux Matisse (La Plage rouge ; Vue de Collioure, la jetée), un Gauguin (Portrait de Monsieur Loulou) et un Redon (Fleurs). C’est que ce Monsieur aime collectionner. Il visite galeries et expositions parisiennes, rencontre les artistes et s’implique dans la vie artistique de sa ville : administrateur de la Société des amis des arts, il participe aussi à la commission d’acquisition du musée des Beaux-arts et en 1906, est membre fondateur du Cercle de l’art moderne.

Ils sont ainsi une poignée à avoir fait fortune dans le négoce, dans un port qui doit son essor économique à l’importation des cafés, thés, coton, cacao, bois exotiques et qui n’est plus qu’à quatre heures de Paris depuis l’ouverture, en 1847, de la première ligne de chemin de fer. Ces négociants tels que Charles-Auguste Marande, Pieter Van der Velde, Franz Edouard Lüthi, Henri Thieullent, Félix Dennis sont aussi mécènes. Ces adeptes du marché à terme jouent le rôle de promoteurs des artistes qu’ils soutiennent et collectionnent l’art moderne que l’on aime montrer lors des dîners mondains, signe de distinction sociale. Ils se regroupent pour implanter au Havre l’avant-garde artistique au sein du Cercle de l’art moderne qu’ils créent avec des peintres (les jeunes Braque, Dufy et Friesz), des musiciens (Caplet, Woollett, Maurech) et sous le parrainage de Debussy. « Attirés par sympathie commune pour les tendances artistiques modernes », ils organisent des expositions annuelles sur le modèle du Salon d’automne de Paris, présentant ainsi l’avant-garde parisienne : pour le Cercle, la modernité est celle des impressionnistes, néo-impressionnistes, nabis et fauves. Ils sont les premiers à soutenir Matisse et font entrer Monet et Pissarro dans le musée. « Pas de coton, pas de tableau », disait Boudin. Il y a du coton, et de l’émulation, aussi : Van der Veld fait l’acquisition de La fenêtre ouverte de Matisse ? Trois mois après, Dussueil achète La Plage rouge et Vue de Collioure, la jetée.

Dispersées dans les musées et les collections particulières, quelques-unes de ces œuvres sont ainsi rassemblées au Musée du Luxembourg, une cinquantaine venant du MuMa du Havre (donation Senn-Foulds, legs Marande). Scènes intimes de Vuillard, rues pavoisées de Marquet et Dufy, deux Monet de Philadelphie et Liège, un étonnant Rayon de Vallotton et les sensuelles La Belle Florence de Vallotton et, de Camoin, La Saltimbanque au repos que Van der Veld cachait dans son fumoir derrière une peinture de paysage. Pas de Matisse (La Plage rouge n’a pas été prêtée par l’Institut Courtauld de Londres) ni de cubiste : une œuvre de Picasso entrera dans une collection havraise, La Mère (1901), acquise par Van der Velde et seuls Senn et Schmitz achèteront du Cézanne. Le Cercle s’est dissout en 1910, suite aux dissensions internes, à son caractère élitiste, à la concurrence des salons internationaux. Les Rouennais prennent le relais : de 1910 à 1913, la Société normande de peinture moderne exposera les fauves mais aussi Duchamp, Picabia et Villon.

 Le Cercle de l’art moderne. Jusqu’au 6 janvier 2013. Musée du Luxembourg 19 rue de Vaugirard 75006 Paris. Catalogue de l’exposition 248 pages, 39 €.

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