Locataires et propriétaires, solidaires dans le refus du projet de réhabilitation de l'Estuaire de la Seine
La Cité jardin d’Aplemont, propriété en partie du bailleur Estuaire de la Seine, doit faire l’objet d’un vaste programme de réhabilitation sur les dix prochaines années. L’ampleur du chantier, tout comme l’attachement des habitants à ce quartier singulier, ont amené Estuaire de la Seine au principe de concertation publique « afin de construire ensemble » la cité de demain.
Une première réunion publique a déjà eu lieu, le 29 octobre dernier, afin de présenter les grandes lignes de ce projet. 170 personnes s’y étaient inscrites, mais à la surprise des organisateurs, plus de 400 personnes sont venues pour dire, avant toute chose, leur refus de voir se transformer leur cité, puisque le projet contraint un certain nombre d’habitants à déménager car leur maison est vouée à la destruction. À terme, 500 logements neufs (pavillons et collectifs) doivent être construits, 150 pavillons seront réhabilités, 95 autres démolis.
« La cité devrait être inscrite au patrimoine historique »
« Il y a deux ans, nous avions entendu parler du projet de rénovation de deux ilots. Mais ce que l’on nous présente aujourd’hui est complètement différent puisqu’il englobe tout le quartier. Des locataires, dont je fais partie, se pensant épargnés, ont investi des sommes importantes dans des travaux de modernisation de leurs pavillons. Et maintenant, on nous vire de chez nous, c’est impensable », commente Gwendoline Lelandais.
Cette locataire installée depuis treize ans dans la Cité jardin alimente désormais un blog, une page Facebook et a fait circuler une pétition, autant d’outils pour manifester clairement le refus des habitants au projet. Dans le quartier, sur les haies, les maisons, des pancartes ont fleuri, elles aussi, symboles de la contestation.
Mercredi 14 novembre, Estuaire de la Seine invitait de nouveau la Cité jardin à penser son avenir, à l’occasion de deux ateliers réservés aux locataires. Sur la place Léon Lioust, une demi-heure avant le rendez-vous, un bon groupe d’habitants se rassemblait, locataires et propriétaires.
« Parce que dans cette affaire-là, tout le monde est solidaire. Nous avons acheté notre maison en connaissance de cause, ici. La Cité jardin, c’est un poumon de verdure, un hâvre de paix. Aujourd’hui, on nous annonce l’implantation d’un collectif juste sous nos fenêtres. Nos maisons, de fait, deviendront invendables. Alors oui, nous sommes solidaires et souhaitons avoir tous les éléments d’information de ce projet », expliquaient Arlette et Jean Ricou.
« Ce qui est lamentable, c’est d’arriver au 3e âge et de devoir se réunir comme des collégiens pour se battre encore », pestait pour sa part Jean-Claude Marie, locataire depuis 47 ans à la cité-jardin.
Tout le monde reconnaît Jean-Claude Marie ici, c’est la mémoire du quartier.
« Cette cité, elle aurait dû être classée comme patrimoine historique. Elle le méritait », tempête ce dernier.
Une fin orchestrée ?
Des pavillons vacants, M. Marie en compte plus de 60 aujourd'hui dans son quartier. Pour lui, c'est une désolation.
L’homme s’émeut de voir autour de lui les pavillons laissés les uns après les autres vacants.
« Depuis 7 à 10 ans, ce sont plus de 60 pavillons qui restent fermés. Quand on connaît les problèmes de logements au Havre, c’est assez insupportable. Et dire que notre Cité jardin manque de dynamisme, c’est osé ».
Plusieurs habitants partagent le sentiment d’une lente agonie orchestrée du quartier.
« D’autant que maintenant, ces maisons sont squattées. J’ai retrouvé aujourd’hui même un garrot dans ma rue, la rue Raoul Ancel. C’est grave pour nos jeunes », s’indignait Mme Thabet.
Une fin orchestrée ? Alain Caron, le président d’Estuaire en Seine, dément l’argument. Pour lui, il y a nécessité à réhabiliter un patrimoine locatif vieillissant (la cité a 60 ans).
« Et ce projet est pensé, réfléchi, sans oublier l’affectif. Nous savions que l’annonce du projet susciterait avant tout beaucoup d’émotion. Mais le processus de concertation est long. Les premiers moments de tristesse passés, nous pourrons travailler ensemble car il y a de vrais intérêts pour les habitants. Certains, déjà, en sont conscients et veulent bien apporter leur contribution à l’élaboration de ce projet. Car, je le répète, rien n’est bouclé, nous venons avec des propositions qu’il convient d’affiner ensemble.»
Une émotion toujours bien prégnante
Estuaire en Seine veut désormais rassurer. À l’issue des deux ateliers, mercredi, Gwendoline Lelandais affirmait que le bailleur avait mieux présenté le projet.
« Il a répondu à un certain nombre d’interrogations comme celle portant sur les conditions des déménagements et sa réponse a rassuré l’assemblée. »
Mais, très vite, raconte-t-elle, « la salle a explosé ». La jeune femme venait de lire le texte de motion du collectif opposé au projet, un texte qui demande l’annulation pure et simple du projet.
« Non à la démolition, non à la construction d’immeubles (…) il faut que les pavillons vides soient relogés. »
Son auditoire l’aurait généreusement applaudie. L’émotion reste donc bien prégnante. Estuaire en Seine devra faire preuve de pédagogie et de diplomatie pour faire accepter ce projet de réhabilitation qui, même s’il s’inscrit à l’intérieur d’une concertation, s’impose comme inéluctable.
« Mais il n’y a pas d’affolement à avoir », explique Alain Caron, « nous avons le temps devant nous pour faire du cas par cas, répondre individuellement aux interrogations et souhaits des habitants. Au total, 77 ménages devront être relogés. Je peux d’ores et déjà assurer que ceux qui voudront rester dans un pavillon de la cité-jardin pourront le faire.»
Une prochaine rencontre est programmée le 24 novembre prochain, à 9 heures, pour une visite de quartier orchestrée par Estuaire en Seine. Le collectif des opposants à son projet prévoit, lui, dans l’immédiat de s’inviter au prochain conseil municipal de la ville, lundi 19 novembre, pour sensibiliser le maire à leur cause.