Chasseurs et écologistes : nouvelle guerre des clans ?

Les discussions engagées à l'égard de l'élaboration du futur plan de gestion de l'estuaire seront assurément nourris d'échanges musclés (©maison de l'estuaire).

Les discussions engagées à l'égard de l'élaboration du futur plan de gestion de l'estuaire seront assurément nourris d'échanges musclés (©maison de l'estuaire).


L’écriture du nouveau plan de gestion de la réserve naturelle de l’estuaire de la Seine ne se fait pas sans heurts. Depuis plus de quinze jours, les chasseurs qui voient d’un mauvais oeil l’application de ce texte qui les contraindrait notamment à la perte de 25 gabions (sur 207) sur la surface terrestre de l’estuaire, multiplient les actions de déstabilisation. Samedi 2 février, sous le nom de « Groupement des chasseurs en colère », ils coinçaient dans la salle de la Maison de l’estuaire, au pied du Pont de Normandie, un groupe de personnes venues pour profiter d’une sortie au coeur de la réserve organisée par son gestionnaire, la maison de l’estuaire.

« Des menaces ont été clairement proférées, les chasseurs déclarant au public coincé : « L’estuaire, c’est notre territoire et on ne vous laissera pas y venir » », se désole Sylvie Barbier, présidente de HNNE (Haute-Normandie Nature Environnement).

Le soir même, au siège social de SOS Estuaire, association à l’origine de la création de la réserve, une quinzaine d’individus, le visage masqué, ont maquillé la façade et le hall de l’immeuble de centaines d’oeufs. « Là encore des chasseurs », affirme Écologie pour le Havre par la voix d’Annie Leroy, présente en ces instants. SOS Estuaire proposait alors une conférence sur l’avenir de l’estuaire, à l’occasion des journées mondiales des zones humides.
Pour l’ensemble de ces méfaits, les associations écologistes ont porté plainte et alerté le préfet.

HNNE obtient gain de cause auprès de l’Etat

À la maison de l’estuaire, comme à la sous-préfecture, les réunions de travail se poursuivent néanmoins. Usagers de la réserve, comités scientifiques, associations écologistes, chasseurs et agriculteurs débattent de l’avenir.

« Mais dans ce contexte extrêmement tendu, la tenue de ces réunions devient compliquée. Les chasseurs au gibier d’eau de l’association de chasse du domaine public maritime de la Baie de Seine et du Pays de Caux (ACDPM) s’emparent de tous les débats pour dénoncer les futures orientations du plan de gestion de la réserve », regrette encore la représentante de HNNE.

L’objet du conflit : la perspective de voir diminuer, « conformément aux voeux de l’Europe », rappelle HNNE, la présence cynégétique sur la réserve naturelle. Actuellement, 72% de la zone terrestre de la réserve sont chassables. Au premier juillet prochain, la superficie de chasse ne doit pas excéder 50% du territoire terrestre. Cette préconisation de l’Europe devait déjà être respectée lors du précédent plan de gestion.

« Mais le préfet de l’époque, le préfet Caron, avait contre toute attente, modifié de son propre chef le plan pour satisfaire les intérêts des agriculteurs et des chasseurs », rappelle HNNE qui avait alors déposé un recours en justice.

L’association, véritable fédération des associations de protection de la nature dont fait partie SOS Estuaire, a finalement obtenu gain de cause, même au-delà de ses espérances. Dans un premier temps, en effet, le tribunal administratif de Rouen a, le 22 mai 2012, annulé le deuxième plan de gestion de la réserve naturelle. Or, le ministre de l’écologie a fait appel de cette décision, renvoyant ainsi l’affaire au tribunal de Douai. Un tribunal qui, le 13 janvier 2013, ordonnait la mise en place sous astreinte d’un troisième plan de gestion respectant le décret de création de la réserve de 1997 à compter du 1er juillet prochain, et reconnaissait que le préfet n’avait pas été dans son droit. L’État est condamné aussi à verser 1 500 euros à HNNE.

Les chasseurs appellent à une manifestation nationale

Les discussions concernant le futur plan de gestion sont donc engagées sur la base d’une note de cadrage établie par la préfecture de Seine-Maritime. Les objectifs sont clairement établis ; douze priorités mises en évidence afin de garantir la protection et la préservation des milieux et des espèces qui justifient le classement de ce territoire en réserve naturelle.

« Ce en quoi HNNE est totalement d’accord. La priorité de l’association est bien la défense de la biodiversité », insiste Sylvie Barbier, sa présidente.

Pour atteindre cet équilibre, nécessité est faite d’assurer une cohérence entre les activités de chasse et la préservation de l’avifaune ( les différentes espèces d’oiseaux). Idem en ce qui concerne l’agriculture qui doit adapter ses pratiques avec la préservation des habitats des prairies et des conditions d’accueil de l’avifaune. Ces prescriptions, évidemment, s’accompagnent de certaines contraintes mal perçues par les chasseurs et agriculteurs. On l’aura compris pour les chasseurs, le point d’achoppement, est la diminution de la surface chassable. Pour les agriculteurs, la fertilisation des terrains deviendrait proscrite tout comme l’utilisation de pesticides, la gestion des niveaux d’eau utile à la nidification de certaines espèces plus contraignante.

« Sur la rive sud de la réserve, agriculteurs et chasseurs, ancrés depuis si longtemps sur ce territoire, ont su adapté leurs pratiques à la préservation de ces zones humides. Sur la rive nord, qui était encore submergée il y a trois générations, le comportement est tout autre. Agriculteurs et chasseurs sont installés sur des lieux qu’ils ont l’impression d’avoir conquis et qu’ils veulent continuer à vivre contre les autres », regrette Sylvie Barbier.

Les récents évènements confirment la difficulté du dialogue. Les chasseurs, les plus furieux, ont même lancé un appel à manifestation nationale dans l’estuaire, le 25 mai prochain.

« Nous défendrons le maintien des 25 gabions jusqu’au bout »

Contacté par 76actu, Philippe Sautreuil, garde chasse et administrateur de la fédération des chasseurs de Seine-Maritime, confirme l’intention des chasseurs de gibiers d’eau de la réserve naturelle de la Seine de défendre jusqu’au bout le maintien de leurs 25 gabions (sorte de cabane dans laquelle le chasseur attend que le gibier se pose dans la marre, ndlr) , sur la réserve, à l’aval du pont de Normandie.

« Nous resterons au sein des négociations. Mais il est clair que la révolte s’exprimera si la fermeture des gabions est confirmé. »

Le garde-chasse, aux côtés du président de la fédération de chasse de Seine-Maritime, Alain Durand, est d’ailleurs allé tout récemment à la rencontre d’une délégation de la commission européenne au ministère de l’Ecologie pour défendre le sort des chasseurs de l’estuaire de la Seine.

« Nous nous sommes quand même entendus dire que la diminution de la présence cynégétique sur la réserve ne constituait en aucun cas une préconisation européenne.», s’énerve le garde-chasse.

Les chasseurs, Philippe Sautreuil le répète, « réclament depuis 2011 la justification scientifique à cette diminution des gabions. Or, le comité scientifique de la réserve est incapable de nous la fournir. »

Un dialogue de sourds

Dans ce contexte, il est bien évident que les deux partis, écologistes d’un côté, chasseurs de l’autre, restent campés sur leurs positions, tous deux persuadés d’agir en faveur de la préservation de la nature.

« L’association de chasse du domaine public maritime de la Baie de Seine et du Pays de Caux (ACDPM) pour laquelle je travaille aussi est présente dans la réserve depuis 1936. Ce territoire, elle le connaît très bien. Notre action de préservation de la biodiversité au sein de la réserve est même soulignée : les mares de chasses que nous aménageons y contribuent tout particulièrement. Dès lors comment comprendre qu’on nous dise de quitter cet endroit ! Et quand nous aménageons le territoire, c’est avec l’argent de l’association. Les écolos, eux, dépensent des sommes folles pour des aménagements à l’intérêt limité parfois (et de citer le reposoir de haute mer pour les oiseaux aménagés dans l’estuaire de la Seine). Des sommes issues de l’argent public », argumente encore le garde-chasse.

L’apaisement n’est donc pas de mise. Même si la Fédération de chasse de Seine-Maritime, tout comme Philippe Sautreuil, condamnent les faits de violence comme ceux qui se sont produits samedi 2 février, on imagine de futurs débats encore bien musclés ! Affaire à suivre.

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