Les contradictions socialistes

Le mystère reste entier. A l’heure où toutes les casseroles libérales s’amoncèlent, on ne comprend plus comment les partis de gauche ne profitent pas pleinement d’un enthousiasme populaire
dans nos vieilles démocraties occidentales. Et pourtant le mystère n’a rien de mystérieux pour qui connaît l’histoire de la gauche. La première contradiction « socialiste » à laquelle je voulais
m’attaquer était peut être la plus évidente, du moins est-elle la plus flagrante : la gauche et socialisme ne font plus bon ménage.

Si la gauche est historiquement le mouvement des idées nouvelles, du Progrès, de l’héritage des Lumières (comme le libéralisme d’ailleurs), qu’est le socialisme ? Une volonté de reposer du
collectif pour mieux faire face aux aléas d’un quotidien parfois difficile avec les plus humbles ? En un sens il s’agit là d’une forme de solidarité que l’on retrouve dans les sociétés
traditionnelles. Par provocation, certains n’hésiteront pas à dire que Jésus fut même le premier socialiste. Mais le socialisme a ceci de particulier qu’il s’inscrit dans une époque. Celle qui
voit de déracinement d’une grande partie des classes populaires devenue le monde ouvrier à l’aulne des changements opérés par la Révolution Industrielle. Révolution Industrielle qui permet
l’avènement du Progrès, intellectuel, politique, technique …

Et avec ce recul, on se demande même comment a-t-on pu concilier ces deux notions*. Etait-il progressiste de défendre la classe ouvrière véhiculant des valeurs collectives aliénantes ? Et
les exploités du monde industriel (que l’on a aimé opposer aux exploités traditionnels de l’ancien régime, plus ruraux et conservateurs ?) avaient-ils intérêts à défendre les idées des Lumières
pour améliorer leur condition ? Les réponses à ces questions sont loin d’être évidentes. Pourtant aujourd’hui, demandez à n’importe quel socialiste : il vous dira que le Progrès et le socialisme
vont de paire. Mais demandez à n’importe quel canut en 1831 ce qu’il pensait du progrès avec un petit p. Sans même parler de nos amis luddistes anglais qui ne voyaient dans le progrès industriel
que leur anéantissement programmé. Pourtant Saint Simon et son enthousiasme concernant le progrès technique inspirera bon nombre de socialistes au cours du 19e et 20e siècle. Encore aujourd’hui
la dissonance de la gauche entre la tradition et le Progrès semble se manifester lorsque notre parti socialiste laisse s’échapper ce qu’il pense être son électorat de gauche dans les mains de
l’infréquentable Front National. De Saint Simon à François Hollande ou des canuts aux “contis”, il semble y avoir une rupture profonde à gauche entre les élites progressistes et le Peuple
socialiste.

Et donc ? Le socialisme est-il fondamentalement conservateur ? Il est vrai que les détenteurs de la pensée socialiste sous toutes ses formes (trotskystes, socialistes utopiques,
saint-simoniens, socio-démocrates …) sont bien souvent issus des élites dont l’ouverture aux idées progressistes est manifeste. Alors que le monde ouvrier (et ce qu’il est devenu, dans toutes les
formes où il a muté jusqu’à aujourd’hui) semble plus conservateur sur bien des points. L’abolition de la peine de mort entre un Peuple frileux et ses élites pleines d’initiatives symbolise bien
cette différence qui ne doit pas non plus être vue comme une vérité établie et immuable.

Le Progrès, les Lumières, la libération de l’individu des entraves de la famille, de la religion, du seigneur, des corporations ; la considération de l’individu dans son expression
démocratique au-delà des groupes dans lequel on l’aliène, on l’enferme, on le réduit. Tout cela n’est que l’autre facette de la même médaille qui symbolise l’atomisation sociale orchestrée par le
libéralisme et récupérée par les adeptes du Marché libre, du consumérisme, de l’économie libérée.

Et le drame est là : le progressisme peut vite se confondre avec le libéralisme, notamment économique. Ce sont chacun des héritiers des Lumières qui se rejoignent bien souvent aujourd’hui.
Dès lors comment l’exploité peut-il se retrouver dans un parti de gauche progressiste (tous ceux issus de la sociale démocratie notamment) qui in fine prépare davantage le terrain du libéralisme
débridé qu’il ne défend ceux qui en pâtissent chaque jour ?

Au nom du Progrès libéral qui se recoupe avec le projet de l’économie libérale, on encense l’individu dans ses libertés et on anéantit les groupes et leurs solidarités. L’individu est roi,
la classe sociale est détruite. Et l’on s’étonne d’entendre des qualificatifs tels que social-traître à l’attention de ceux qui ont préféré les luttes sociétales progressistes au détriment de la
lutte de classes, certes ringardisée par la sphère médiatique née du Progrès et à son service, mais pourtant terriblement d’actualité.

Fin du mystère ! Du moins nous voilà avec quelques clés pour nous éclairer sur ce reniement populaire à l’encontre des parti de gauche. Cette gauche qui oscille entre socialisme et Progrès
n’est pourtant pas condamnée au grand écart ! La République française notamment a vu l’émergence d’hommes sachant concilier les deux mouvements. Jean Jaurès pour ne citer que lui, su rassembler
les exploités et les intégrer au système progressiste qu’est la République directement inspiré des Lumières. Ne disait-il d’ailleurs pas : « Sans la République, le Socialisme est impuissant, sans
le Socialisme, la République est vide. »

Aujourd’hui, lorsque je vois le Parti Socialiste s’émouvoir naïvement, au mieux de l’abstention des classes populaires, au pire de leur fuite vers le Front National, je me demande : mais où
est la pensée de Jaurès ? Et quand j’en arrive à voir ce que le think tank socialiste Terra Nova est capable d’écrire « La classe ouvrière n’est plus le cœur du vote de gauche, elle n’est plus en
phase avec l’ensemble de ses valeurs. », je me demande comme Brel, mais pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

* Jean Claude Michéa, philosophe politique, explique que Socialisme et gauche se sont réunis en France à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Une bonne partie de mon analyse dans
ce billet découle d’ailleurs de la pensée de Michéa qui propose une alternative permettant de réconcilier la gauche par le socialisme orwellien. J’aime penser que la République, du moins dans le
cas de la France, apporte aussi une solution permettant de faire aboutir les problématiques parfois antagonistes qui animent la gauche.

 

Mathieu Le Breton

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