Par quels chemins intellectuels et sensoriels crée-t-on une chorégraphie ? Questions cruciales que Joanne Leighton, directrice du Centre Chorégraphique National de Franche-Comté à Belfort, a choisi de traiter dans "Display/Copy Only" présenté sur la scène du Rive Gauche le 6 décembre. La chorégraphe se penche sur le sujet épineux de l’emprunt, de l’influence, des correspondances entre le créateur et ceux qui l’ont précédé ou entouré. D’où cette démarche singulière et symbolique : acquérir 13 morceaux issus d’œuvres chorégraphiques ou architecturales et les utiliser comme « matière première » à remettre en mouvement, en confrontation, en contradiction… Le tout en public !
Le spectacle débute donc en salle, lumières allumées. Les cinq danseurs se placent sur scène dans des tenues banales, jogging, tee-shirt, pantalons droits… On se situe clairement dans une répétition : entraînement au spectacle à venir, mais aussi, reprise et déclinaison d’un mouvement dans un fascinant copier-coller, présenté sous plusieurs angles, avec accélération et arrêt sur image, comme dans ces DVD où l’on peut choisir de varier les angles de vue d’une même scène. Dans ce mouvement dialectique, on passe de l’éclairage neutre de la salle, à celle du spectacle dans une scénographie sobre et efficace : lumière bleue en fond, danseurs sur carré blanc, et trois rampes façon néon qui dessinent des lignes structurant l’espace. Parfois, c’est le noir total qui s’installe, laissant le mouvement se frayer un chemin dans l’obscurité. Un travail méticuleux sur le son donne également à entendre ces différentes dimensions du spectacle dans un fouillis très organisé : samples, enregistrement live copié, recopié et rediffusé, extraits de répétitions de concerts, électro rythmique et musique sacrée.
Une chorégraphie complexe se déploie, à la fois très cadrée et très libre, puisque au fur et à mesure, l’improvisation vient enrichir la trame écrite. On s’attache à suivre le parcours sinueux des danseurs, leurs chassés-croisés, leurs courses, mais aussi leurs entrechats échappés du classique, le tout servi par une danse où l’énergie s’accorde à la souplesse et à la fluidité. La qualité du geste et des enchaînements prend appui sur une écoute et une complicité des corps stupéfiantes, surtout au regard de la quantité de mouvements mémorisés par les danseurs.
À ce stade, le travail est d’ores et déjà captivant. Et ce d’autant plus que cet exercice de questionnement des références de Joanne Leighton parle au spectateur, même non initié. Nous ne sommes pas dans un assommant cours de chorégraphie mais témoins privilégiés : sous nos yeux se déroulent une appropriation des références et leur dépassement par la création d’une œuvre nouvelle. On verra quelques minutes plus tard, à l’occasion d’une rencontre en bord de scène entre la directrice du CCN et des femmes venues de quartiers, combien ce pari sur l’intelligence du public est, comme toujours, pertinent.
On pourrait poursuivre sur cette lancée, mais Joanne Leighton est fine et joueuse. Laisser filer bon train sa belle mécanique ne l’intéresse pas. C’est le moment que le chorégraphe choisit pour casser le rythme de son spectacle et bousculer les codes de la relation entre la scène et la salle, l’artiste et le spectateur gentiment interpellé sur son rôle et sa position au moyen d’un procédé qu’on ne révélera pas ici. Une interrogation qui fait la part belle à l’humour, à l’image de ce costume somptueux d’Elvis Presley revêtu par les danseurs dans la seconde partie du spectacle. Ou encore de cette mise en abîme hilarante quand, parmi les spectateurs un danseur délivre ses conseils à l’un de ses comparses et se gausse de la gestuelle comme du vocabulaire des créateurs pris dans leurs affres.
Joanne Leighton, artiste associée au Rive Gauche nous réserve d’autres surprises pour les saisons à venir. Déjà on s’impatiente de voir la suite : tout est bien qui commence si bien.
Bruno Lafosse
Photo Loïc Séron, prise lors d’une répétition sur le plateau du Rive Gauche mardi 6 décembre.