Après Durban, quels marchés du carbone pour quel développement ?

24/01/2012 | Bernard Giraud

http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/energies-environnement/environnement/221142599/apres-durban-quels-marches-carbone-q

Après l’échec spectaculaire de Copenhague et le sur-place de Cancun, la catastrophe a été évitée de justesse à la conférence sur le climat à Durban où les négociateurs de 190 États ont réussi à grand-peine et à la dernière minute à s’entendre sur un accord.
Le texte a aussitôt été critiqué : on le sait, il ne comporte aucun engagement chiffré ni contraignant et le calendrier fixé entraîne la planète vers un réchauffement bien au-delà de 2°C avec toutes les conséquences que l’on connaît pour les populations les plus exposées et les plus vulnérables.
Malgré ses limites évidentes, on aurait tort pourtant de minimiser l’accord conclu à Durban : pour la première fois et après d’âpres discussions, tous les États ont accepté la proposition européenne soutenue par les pays en développement de prolonger le protocole de Kyoto, actuellement le seul accord contraignant de réduction des émissions de gaz à effet de serre qui venait à échéance fin 2012. Bien sûr la négociation sera longue sur l’ambition et la forme que prendra ce « Kyoto2″. Mais, il faut relever que pour la première fois, un mouvement se dessine : une convergence pour s’engager sur des réductions d’émissions par-delà les clivages bien réels et les divergences d’intérêts entre  pays pauvres et pays riches, entre anciennes et nouvelles puissances économiques. Il n’est pas inutile de saluer l’attitude claire et cohérente qui a été celle de l’Union Européenne dans les temps difficiles que traverse l’Europe, et ce, alors que les opinions publiques sont avant tout préoccupées par les problèmes de la dette et de l’emploi.
Un autre résultat positif de Durban est la décision de prolonger ce que l’on appelle les « Mécanismes de Développement Propres »(MDP) qui permettent à des entreprises privées ou à des collectivités  publiques de financer des projets dans des pays en développement et d’obtenir en échange des crédits carbone qui leur permettent de compenser leurs propres émissions.
Ces MDP ont permis de créer un flux de création de valeur au bénéfice d’économie en développement en contribuant au ralentissement du réchauffement climatique. L’enjeu aujourd’hui est double : faire en sorte que les MDP profitent beaucoup plus que par le passé aux pays les moins avancés et ouvrir les MDP aux projets qui ont un fort impact sur la pauvreté.
Un milliard et demi de gens souffrent de malnutrition plus ou moins sévère et 2/3 d’entre eux sont des paysans, des éleveurs ou des pêcheurs pauvres.
Ces communautés rurales dépendent très largement des ressources du milieu naturel et sont directement impactées par leur dégradation : la déforestation, l’érosion des sols, la destruction des mangroves côtières ou l’épuisement des ressources en eau, ont un impact direct sur la sécurité alimentaire et les revenus de ces communautés. A l’inverse, de nombreux exemples montrent que de petites exploitations familiales peuvent rapidement accroître leur production par l’agroforesterie, une combinaison intelligente de couvert forestier, de cultures et d’élevage, préservant la fertilité des sols. Ces modèles « écologiquement intensifs » illustrent le lien direct entre changement climatique et lutte contre la pauvreté. Le carbone, comme l’eau, est au cœur des cycles de la vie : le carbone stocké dans les sols et les végétaux contribue  à ralentir le changement climatique et à augmenter la productivité de ces petites exploitations.
Demain, ces paysans  peuvent fortement contribuer à nourrir sainement les 9 milliards d’êtres humains qui peupleront la planète en 2050 au lieu de quitter massivement la terre pour grossir la misère des grandes métropoles.
A Durban, le nombre impressionnant d’initiatives positives qui ont été présentées est le signe qu’il existe des solutions et de fortes attentes. Pourtant, ces approches sont actuellement très mal prises en compte par les MDP qui sont trop exclusivement focalisées sur les gros projets énergétiques, peu sur l’agriculture ou la forêt. Ouvrir le marché EU ETS (EU Emission Trading Scheme) des crédits carbone à ces projets est une urgence tant pour le climat que pour soutenir une forme de développement réellement « durable ».
Les marchés du carbone qui ont été mis en place depuis quelques années au niveau européen et qui sont expérimentés dans d’autres régions du monde telles que la Californie, la Nouvelle Zélande, et bientôt la Chine sont une réponse intéressante malgré les faiblesses inhérentes à des marchés jeunes encore insuffisamment structurés et régulés : en limitant les émissions des industries les plus polluantes et en les contraignant soit à réduire leurs émissions soit à financer des projets « propres » par l’achat de crédits, les pouvoirs publics ont créé un mécanisme de compensation largement financé par le secteur privé.
Ces dernières années, le flux financier mobilisé par les MDP a atteint entre 5 et 8 milliards de dollars par an et généré des investissements dix fois supérieurs. Il est illusoire de penser que l’aide publique pourra à elle seule régler le problème, dans un contexte où la dépense publique sera de plus en plus contrainte. Le choix n’est pas entre réduction ou compensation : les entreprises, les collectivités publiques comme les particuliers que nous sommes tous, doivent à la fois réduire leurs émissions par une mutation profonde des modes de production et de consommation tout en soutenant des solutions qui aident les pays les moins avancés et donc  les moins émetteurs.
Après Durban, rien n’est encore joué et les voies restent ouvertes mais pour un temps limité : la responsabilité des acteurs publics et privés n’a jamais été aussi forte pour dessiner le monde des prochaines générations.

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