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Elle fait 10 centimètres de plus que ses copines de classe. Léa, 6 ans, en dernière année d’école maternelle, a surtout les seins qui commencent à poindre. Oh, pas grand-chose encore, de tout petits bourgeons mammaires qu’on ne devine guère sous ses tee-shirts de petite fille, mais des seins malgré tout, que sa maman dissimulera, cet été sur la plage, dans un maillot brassière. Vigilante maman, qui a su s’inquiéter quand le pédiatre ne s’était alarmé de rien, ni de cette légère poussée mammaire ni de cette brusque accélération de croissance qui fait que Léa dépasse aujourd’hui sa jumelle d’une bonne tête. C’est elle, contre l’avis rassurant du médecin, qui a souhaité consulter à Necker. Et en janvier le verdict est tombé : Léa, à 5 ans, avait commencé sa puberté.
Dans le service d’endocrinologie pédiatrique du professeur Polak, où Léa est suivie, on est littéralement débordé, depuis quelques années, par des dossiers semblables : tout jeunes patients, essentiellement des filles, dont le corps a éclos trop vite, trop tôt. À Necker, chaque année depuis 2007, on enregistre 10 % de plus de suspicions de puberté précoce que l’année précédente et, pour 2012, on en est déjà à 20 % de plus qu’en 2011.
Poupée et soutien-gorge
Dans son cabinet de consultation, le professeur Polak et ses adjointes laissent souvent les enfants, pour ne pas les gêner, évaluer eux-mêmes, schéma à l’appui, le stade de développement de ces seins, de ces organes génitaux dont on aimerait tant à cet âge ne pas se préoccuper. « Les pédiatres et les généralistes connaissent encore très mal le phénomène et ne réagissent pas aux signaux d’alerte », explique-t-il pendant qu’un petit s’examine derrière le paravent. « La plupart des parents viennent donc de leur propre chef, et ils ont raison. Il n’y a pas d’urgence vitale, on n’en est pas à quelques mois près, mais mieux vaut tout de même ne pas trop attendre. » Radiographie osseuse, IRM, dosages hormonaux, la batterie d’examens est simple. L’enjeu principal du diagnostic et de l’éventuel traitement hormonal de ces pubertés précoces ? La taille.
Car c’est tout le paradoxe : ces enfants qui poussent plus vite que les autres seront, si on n’arrête pas momentanément le processus pubertaire, de tout petits adultes. « Si on n’avait pas traité mon fils aîné, il mesurerait 1,63 m au lieu de 1,73 m aujourd’hui », dit un père assis dans la salle d’attente. Ses deux garçons ont eu une puberté précoce, sa fille n’a qu’une puberté avancée, 9 ans lorsque les seins sont apparus, on aurait pu ne pas freiner, lui éviter l’injection douloureuse d’hormones qu’elle subit tous les mois, mais elle serait restée petite. Et puis il faut la voir, assise près de son père, tirer sur son tee-shirt, tenter vaille que vaille de dissimuler cette poitrine de presque jeune fille. « Il n’y a pas que la taille, murmure son père. Le regard des autres, quand on se sent encore une petite fille, c’est dur. » Elle a 9 ans, alors que dire de ces gamines confrontées bien plus jeunes à des transformations auxquelles rien ne les a préparées, aux regards en biais des copines et à cette brusque division d’elles-mêmes : une poupée dans les bras et un soutien-gorge comme maman sous le tee-shirt Mickey ?
Incompréhension
À Necker, Karine Guenniche, psychanalyste et psychologue attitrée du service, note le très grand désarroi des familles. Dans le bureau où elle les reçoit se disent la confusion des temps, la confusion des rôles, l’étrange inadéquation entre ces corps presque adolescents et ces âges de latence et d’inhibition. Et le profond malaise, surtout, qu’en ressentent les parents.
« Parfois, sans s’en rendre compte, ils changent d’attitude vis-à-vis de leur enfant dès l’annonce du diagnostic, dit-elle. Du jour au lendemain, certains pères s’interdisent les câlins, ne donnent plus le bain, mettent une distance brutale avec leur fille. Alors que tout est déjà assez confus pour lui, l’enfant peut se sentir lâché. Et c’est dur… » Et puis il y a l’incompréhension. Pourquoi si vite, pourquoi si jeune, que s’est-il passé pour que l’horloge pubertaire s’emballe des années avant l’heure ? » J’ai d’abord beaucoup culpabilisé, raconte la maman de Léa. J’ai fait une fécondation in vitro pour avoir mes jumelles. Comme il n’y avait pas d’autre explication, j’ai mis la puberté précoce de ma fille sur le compte des traitements hormonaux que j’avais subis. Les médecins m’ont pourtant juré qu’il n’y avait pas de lien. »
Épidémie
On est aujourd’hui, toutes les rares études dont on dispose dans le monde développé le confirment, pubère beaucoup plus jeune qu’autrefois. Pour les garçons, l’avancée est difficile à évaluer, mais, pour les filles, elle est chiffrée et extrêmement rapide. Au milieu du XIXe siècle, les jeunes filles étaient réglées entre 16 et 18 ans. Elles le sont aujourd’hui, en moyenne, à 12 ans 3/4. Pas de quoi s’affoler, puisque, selon Bernard Jegou, directeur de recherche à l’Inserm, ce recul serait un signe de bonne santé. » Dans toutes les espèces, le corps se concentre d’abord sur la survie, sa croissance et sa masse graisseuse, avant de développer ses fonctions reproductives, explique-t-il. Or nous sommes bien mieux nourris et soignés qu’il y a un siècle. Le corps peut donc développer beaucoup plus tôt qu’autrefois sa capacité à se reproduire. » D’ailleurs, l’âge des règles ne bouge plus depuis trente ans, ce plateau étant le signe, probablement, que nous sommes arrivés à une sorte d’équilibre entre nutrition et développement psychique.
Mais, outre ce mouvement de long terme, expliqué et désormais stabilisé, des signaux inquiétants alarment le monde médical depuis quelques années. En 2006, une étude danoise démontrait que, si l’âge moyen des règles n’avait pas bougé, le développement des seins survenait un an plus tôt que dix ans auparavant. Surtout, le nombre de pubertés précoces, celles qui se mettent en route avant 8 ans et parfois même dans la toute petite enfance, semble littéralement exploser dans tous les pays développés. « Depuis dix, quinze ans, tous les spécialistes qui se retrouvent dans les congrès s’alarment ensemble du nombre de nouveaux cas qu’ils ont vus dans l’année, explique le professeur Sultan, responsable du département d’endocrinologie pédiatrique du CHU de Montpellier. C’est une véritable épidémie. En quinze ans, je dirais que l’augmentation a été de l’ordre de 100 %. »
15 000 coupables
Une ou deux fois par semaine, Sultan reçoit dans son cabinet de toutes petites filles avec de la poitrine. Chez certaines, la puberté a vraiment commencé. Chez d’autres, les seins ont poussé tout seuls, sans qu’aucun signal interne n’ait été donné, preuve selon le médecin que l’activité oestrogénique est provoquée par des leurres extérieurs. Les coupables ? Aucun doute pour le professeur Sultan, qui accuse, comme d’autres spécialistes, les perturbateurs endocriniens, phthalates, pesticides, phénols et autres horreurs chimiques qui saturent notre environnement, capables de jouer le rôle d’œstrogènes et même, pour certains, d’activer le processus neuro-hypothalamique qui déclenche la puberté. 15 000 substances différentes pourraient être mises en cause, et leur dosage dans le sang, extrêmement coûteux, est difficile à pratiquer.
Mais le questionnaire que Sultan et son équipe soumettent aux familles concernées révèle bien souvent – comment ne pas y voir un signe ? -, que ces enfants vivent au milieu des vignes, soumises malgré elles à l’épandage aérien de pesticides. « On sait déjà, statistiquement, que ces petites filles entrées en puberté plus tôt auront des risques accrus, à l’avenir, de kystes aux ovaires, de troubles cardio-vasculaires et d’obésité, dit Sultan. Et chaque jour, je constate dans mon cabinet les dégâts psychologiques que provoquent ces pubertés avant l’heure, difficulté à s’insérer dans un groupe, dépression, mauvaise estime de soi », énumère-t-il, sidéré que, contrairement à l’alarme qui a été sonnée depuis longtemps en Scandinavie, nos pouvoirs publics, malgré les appels de nombreux médecins, aient sapé les crédits à la recherche de santé environnementale et fassent comme si le problème n’existait tout simplement pas. Au minimum, on serait en droit d’attendre une enquête de l’Institut de veille sanitaire pour déterminer si épidémie il y a. Elle n’est pas encore au programme.
Normal ou anormal ?
Chez la fille, la puberté commence en moyenne à 10 ans et demi avec le développement des seins. Entre 8 et 10 ans, on parle de puberté avancée, qu’on ne traitera pas forcément. Avant 8 ans, il s’agit de puberté précoce, qui peut être stoppée, si elle progresse rapidement, par injections d’hormones. Chez le garçon, la puberté commence en moyenne à 11 ans et demi avec le développement des testicules. Avant 11 ans, il s’agit de puberté avancée, avant 9 ans, de puberté précoce. Toute modification du comportement, toute brusque accélération de croissance justifient que vous posiez des questions au généraliste qui suit votre enfant. Mais il faut impérativement consulter, de préférence un spécialiste, quand, chez le garçon ou la fille, des poils pubiens apparaissent avant 8 ans ; quand chez la fille, le développement des seins commence avant 8 ans, chez le garçon, les testicules augmentent de volume avant 9 ans (un volume testiculaire de plus de 4 millilitres correspond à un démarrage pubertaire). La puberté précoce atteint en moyenne 6 filles pour 1 garçon.
Violaine de Montclos
Le Point – Publié le 09/08/2012 à 00:00