A l'entrée du chantier, une affichette donne le ton
La présence de ces travailleurs étrangers, principalement roumains, sur le chantier de la ligne Serqueux-Gisors fait grincer des dents en pays de Bray, jusqu’au maire de Forges-les-Eaux, Michel Lejeune qui, évoquant le sujet lors d’une réunion publique, avait interpellé les responsables du chantier : « Combien de personnes emploient-ils ? Je ne connais pas leur nationalité, mais il n’y a pas beaucoup de locaux. À ma connaissance, il n’y en a qu’un. »
« C’est faux », répondent en chœur Réseau ferré de France et Colas Rail, où l’on parle de trente Brayons embauchés sur le chantier. « Souvent, ce sont des gens qui étaient au chômage et que l’on a formés », soulignent encore MM. Guiot et Duda, respectivement directeur du projet et chef de projet maître d’œuvre, pour Colas Rail. « Sans parler des sous-traitants locaux et des autres entreprises du consortium, l’agence régionale Bouygues TP et Colas Devaux, qui sont des entreprises rouennaises ».
Plus difficile, en revanche, est d’obtenir le nombre exact d’ouvriers roumains ou originaires d’autres pays d’Europe de l’Est, sur ce chantier. « Je ne veux pas stigmatiser cette population », s’agace Francis Guiot, « il y a plusieurs nationalités européennes sur ce chantier, Roumains, Allemands, Espagnols, Italiens, qui parfois sont installés en pays de Bray. Tous nos contrats sont en tous cas légaux. Nous avons récemment eu la visite de l’inspection du travail, qui a tout regardé et n’a rien trouvé à redire. »
Super-salaires…
Il nous faudra alors insister un peu, pour obtenir davantage d’informations sur la présence de ces ouvriers roumains, qui font tant bruisser les rumeurs en pays de Bray. Et pour poser clairement la question, sont-ils vraiment des ouvriers low-cost, taillables et corvéables à merci ? « Je ne suis pas personnellement allé vérifier les fiches de paie, mais il est absolument faux de dire qu’ils sont sous-payés et exploités. S’ils sont présents sur le chantier, c’est parce que ce sont des ouvriers spécialisés dans le ferrovaire. On les retrouve ainsi sur différents chantiers, à Marseille, à Strasbourg et maintenant en pays de Bray. Travailler dans le domaine ferroviaire est dangereux, et requiert des compétences particulières. Ils connaissent le métier, c’est l’avantage. Nous ne les embauchons pas pour faire des économies. »
Combien gagnent ces travailleurs roumains chez Colas Rail, et combien sont-ils ? « Ils sont tous au-dessus du SMIC français, ils touchent tous au-dessus de 10 € (brut) de l’heure et sont logés en gîte. Une fois par mois, nous payons 21 billets d’avion pour qu’ils rentrent chez eux. Ces semaines-là, ils partent le jeudi et reviennent le dimanche. Et sur le chantier, ils sont aux 35 heures. »
Avec un salaire mensuel autour de 1 100 € pour 35 heures hebdomadaires, ces travailleurs roumains seraient donc des super-nantis par rapport aux conditions de la Roumanie, sachant que le salaire minimum y est de 157 € par mois, qu’un salaire moyen tourne à 300 € à Budapest, et qu’un ingénieur débutant y gagne 500 € par mois !
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La présence des Roumains agace en pays de Bray
Admettons que sur le chantier de la ligne Serqueux-Gisors, Colas Rail respecte scrupuleusement le droit du travail français, et que l’ensemble de ces ouvriers de l’Est touchent au minimum le SMIC pour 35 heures par semaine… Est-ce aussi le cas chez les sous-traitants ? Impossible de le savoir.
On se souvient qu’avec un peu d’ironie, au mois de septembre dernier, le conseiller d’opposition Eric Picard avait proposé au maire de Gournay-en-Bray, lors d’une séance du Conseil municipal, de mettre à leur disposition l’ex-terrain de football, pour qu’ils puissent y installer des caravanes, alors que des nomades venaient de libérer les lieux.
Logements précaires ?
Y aurait-il donc des travailleurs du chantier logés dans des conditions précaires ? Sujet délicat. « J’ai dû en refuser bon nombre », explique le propriétaire d’un camping Brayon, « ils voulaient dormir pour 5 € la nuit, ce qui est impossible pour nous. Ils ont aussi essayé de négocier des prix très bas dans des gîtes, mais ont là aussi été refusés. On ne peut pas travailler à perte. On en a même vu arriver sans aucune affaire, sans couverture, sans rien. Faute de solution, certains en seraient réduits à dormir dans leurs camions ».
« Nous n’avons pas connaissance d’une telle situation concernant les travailleurs de ce chantier », affirment de leur côté les responsables de Colas Rail. « Ce qui peut arriver, c’est que des camions chargés de traverses arrivent après 21 heures sur le chantier. Ils ne sont donc pas déchargés tout de suite, alors les chauffeurs passent la nuit dans leur cabine, mais c’est le seul cas possible. Les autres travailleurs sont logés en gîte ».
Retombées locales
Fantasmes ? Rumeurs ? La présence des Roumains sur le chantier agace toutefois beaucoup de monde en pays de Bray, où le taux de chômage est élevé. « Réseau ferré de France étant une entreprise d’État, n’aurait-elle pas pu éviter, sur ce chantier, de céder aux sirènes du dumping social ? », entend-on régulièrement. « Qu’en pense Arnaud Montebourg, le ministre du redressement productif, si prompt à défendre le « made in France » ? Et Alain Le Vern, le président de la Région, co-financeur des travaux, n’aurait-il pas son mot à dire ? »…
Face à la fronde, les responsables de Colas Rail préfèrent mettre en avant les retombées du chantier sur le commerce local : « de nombreux ouvriers sont logés dans la région, beaucoup d’ouvriers mangent aussi dans les restaurants du secteur, vont prendre un café le matin, font des courses, du tourisme le week-end. Les commerçants des communes longeant la ligne sont donc très contents de cette clientèle. »
Code des marchés publics
De son côté, Yannick Dubos, de RFF, explique que l’entreprise a suivi le code des marchés publics, « qui interdit de faire un choix en fonction des nationalités, à l’intérieur de l’Europe ». Et de développer : « On ne peut pas interdire la sous-traitance avec des ouvriers étrangers, dans la mesure où ils sont en situation régulière dans le respect du code du Travail. » M. Pheng souligne alors que Colas Rail « a embauché 30 personnes localement, et prévu sur le chantier 4 500 heures d’insertion sociale. S’ils ont eu recours à de la main d’œuvre étrangère, c’est peut-être qu’ils ne trouvaient pas les compétences nécessaires ici ». Quant au logement, selon M. Pheng, les ouvriers doivent toucher un « per diem », c’est-à-dire un forfait journalier qu’ils gèrent comme ils veulent. Façon de dire que s’ils veulent négocier avec les structures d’hébergement un prix bas, c’est leur problème. « RFF n’est pas habilité à faire un contrôle lui-même, mais en demandera un si nécessaire… » conclut Yannick Dubos.
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Des ouvriers roumains dorment dans leur camion
Samedi après-midi sur le parking du Super U de Ferrières-en-Bray. Tandis que les Brayons vont et viennent dans la grisaille, les caddies chargés de courses, une camionnette immatriculée en Roumanie, le pare-brise occulté par un mauvais drap et un peu de buée, attire notre attention. À l’intérieur, deux, voire trois hommes somnolent.
Ce stationnement et les photos réalisées interpellent une brayonne, qui charge ses packs d’eau. « Dégoûtée » par le sort fait à ces travailleurs, elle est d’accord pour aller taper au carreau de la camionnette et essayer d’en savoir plus. Enseignante, elle sera notre témoin en cas de contestation, et indique avoir déjà remarqué des scènes de « ramassage » de travailleurs roumains par une camionnette blanche sur le parking d’un autre supermarché.
Alors frappons doucement au carreau, pour ne pas effrayer les occupants. Aussitôt un homme jeune, à l’air plutôt sympathique, vraisemblablement âgé de moins de 30 ans, lève le voile et descend la vitre. Il ne parle pas français, mais pratique un peu l’anglais. Il confirme être un travailleur du chantier de la voie ferrée, et explique courir les chantiers dans toute l’Europe. Pourquoi dort-il dans cette camionnette ? « J’attends des ordres de mon boss », avoue-t-il, un peu gêné. N’est-il pas logé à l’hôtel ? « Non », répond-il encore, fataliste.
Indignation
À cause de la barrière de la langue, impossible de savoir pour quelle entreprise, ou quel sous-traitant, voire même sous-traitant de sous-traitant, il travaille. Ni combien il est payé pour aller de chantier en chantier et vivre dans des conditions si précaires. Ni qui est ce « boss » qui le déplace en fonction des commandes. Mais sur ce bout de parking, l’indignation est grande de voir des jeunes gens ainsi traités. Combien sont-ils dans ce cas ?
Contrairement à ce qu’affirment les responsables de Colas Rail (lire par ailleurs), tous ces ouvriers roumains travaillant sur le chantier de la voie ferrée ne sont donc pas logés en gîte, loin de là ! Et notre premier témoin avait raison, certains semblent très démunis.
Dimanche, la camionnette avait disparu. Ces ouvriers étaient-ils repartis vers d’autres chantiers ou ont-ils dû trouver un endroit plus discret pour stationner ?
