Joanne Leighton déplie son cadavre exquis

Où le geste dansé prend-il sa source, de quoi il se nourrit, comment il se construit et comment il se transmet ? Cette interrogation récurrente dans le travail de la chorégraphe Joanne Leighton, est placée au cœur "d’Exquisite Corpse" sa dernière création présentée au Rive Gauche le 14 décembre. La directrice du centre chorégraphique national de Franche-Comté à Belfort avait déjà construit "Display/Copy only" comme une réponse ludique, dans une succession de répétitions d’une même scène sous des angles différents, d’emprunts, de dialogue avec d’autres chorégraphes, complices de leur dépossession. Elle y revient avec ce cadavre exquis chorégraphique. Le principe est simple : organiser une réaction dansée en chaîne à partir d’un premier mouvement d’une minute, donnée par la chorégraphe, une simple marche lente. Charge ensuite à 57 chorégraphes d’embrayer, à partir des six dernières secondes transmises de la création précédente. Le tout, dans un délai très serré, afin de laisser place à la spontanéité, comme naguère on se laissait aller à l’écriture automatique.
Dès lors, chacun envoie sa contribution, sous les formes plus variées : vidéos de tous formats, photos à faire défiler, indications textuelles, recours à des signes héritiers des tentatives, audacieuses, mais in fine vaines, de coder la danse sur des partitions. Ces modes de transmission sont mis en évidence dans une petite exposition Traces exquises opportunément présentée et commentée par Joanne Leighton et ses danseurs, toujours disponibles après le spectacle. Elle permet de prendre la mesure du questionnement sur l’origine du geste artistique, ou comment se construit une création, alchimie de l’inspiration et somme des influences.
Sur scène, c’est une autre affaire : il faut donner corps et vie à ce cadavre exquis, dans une équation serrée, entre respect du geste proposé par chaque chorégraphe et mise en cohérence pour contrer le risque centrifuge d’une œuvre protéiforme. Cette mise en cohérence s’appuie sur un travail minutieux d’appropriation, de déconstruction-reconstruction des morceaux. Sept danseurs, rigoureux et facétieux se prêtent au jeu et s’attachent à nous conduire dans la succession de tableaux, de climats, des styles et gestes dansés, d’intermèdes aussi qui s’offrent à nous. On traverse des territoires arides, des visions oniriques, des moments d’émotion. Hommage à l’après-midi d’un faune, de Nijinski avec un jeu de lettres dessinées par les danseurs, texte poignant de Sandra Iché, entre un Liban mélancolique et une visite d’adieu à une femme mourante…
Joanne Leighton choisit de travailler sur un espace totalement ouvert les danseurs arrivant sur scène toutes lumières allumées, puis se changeant en bord de scène, à la vue des spectateurs, comme s’il fallait tout montrer de la fabrique de la danse et du spectacle. Le plateau se recompose à l’envi à l’aide de deux rideaux, l’un argenté brillant, l’autre simple voile aux effets de transparence. Le son diffusé alternativement depuis le plateau ou dans la salle, ajoute un effet de profondeur de champ. Autant de manières de mettre à nu le travail de création devant le spectateur au risque parfois que le surréalisme et la complexité du propos déroutent. Mais chacun peut se laisser porter, au gré de ses émotions…
Bruno Lafosse

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