76 actu en maraude avec le Samu social de Rouen (2/2)

Difficile de ne pas penser aux plus démunis, à ceux qui fêteront la nouvelle année dans la rue. À Rouen, l’association L’Autobus tente d’apporter un peu de réconfort et de chaleur aux sans-abris, tout au long de l’année et particulièrement pendant les fêtes. 76actu a rencontré Élodie Meunier, coordinatrice de l’association (notre article) et a suivi les bénévoles dans leur maraude quotidienne, le temps d’une soirée. Récit par notre correspondant DVelec.

Les cinq bénévoles de l'Autobus, ce soir-là : Dominique, la doyenne, Anaïs, Yvan, Lionel et Anne-Claire. (Photos et récit : DVelec)

Les cinq bénévoles de l'Autobus, ce soir-là : Dominique, la doyenne, Anaïs, Yvan, Lionel et Anne-Claire. (Photos et récit : DVelec)


Mardi 18 décembre, la nuit est tombée sans que la pluie, qui bat inlassablement le sol rouennais depuis le lever du jour, ne cesse. Le rendez-vous avec les bénévoles du Samu social de Rouen est calé peu après 20h, rue des Faulx, dans le prolongement de la rue Saint-Vivien, non loin de l’Hôtel-de-Ville.
Un homme âgé, plutôt bien habillé, tourne en rond, à quelques mètres de moi. Il retrousse la manche de sa veste détrempée pour regarder l’heure. Un couple se présente alors devant l’entrée du jardin de l’Hôtel-de-Ville, posant à terre deux grands sacs de vêtements. D’autres personnes arrivent dans le noir et attendent l’arrivée de l’Autobus et de ses bénévoles. Chacun dans son coin, ils se regardent en chiens de faïence. En face, le bar-tabac, « le St-Vivien », tire son rideau métallique. Le petit camion du Samu social arrive au ralenti. Cinq bénévoles en descendent : Dominique, la doyenne, Anaïs, Yvan, Lionel et Anne-Claire. Ils donnent un peu de leur temps, une à deux fois par semaine, comme une centaine d’autres bénévoles qui sillonnent Rouen pour la maraude.

Trois points de rendez-vous à Rouen

Trois points de rendez-vous sont connus des gens de la rue : le jardin de l’Hôtel-de-Ville, la gare SNCF et le parvis de l’église Saint-Sever. Osmo connait bien ces endroits, « il est tombé dans la rue ». Aujourd’hui, « il en est sorti, et vient de temps à autre saluer Dominique et ses compagnons solidaires » :

« Je m’en suis sorti, car, à l’époque, je ne suis pas tombé dans l’alcool en même temps », raconte-t-il. « La rue est déjà assez difficile comme çà pour ne pas s’en rajouter sur les épaules.. »

Ce soir-là, dans le jardin de l’Hôtel-de-Ville de Rouen, une dizaine de personnes viendront chercher un sandwich, un duvet ou une paire de chaussettes. Anaïs et Anne-Claire distribueront le café et la soupe chaude. Dominique et Yvan trouveront une couette à un vieil homme. Éric, sans-abri depuis peu, a 46 ans, et vit dans la rue « suite à un accident de la vie ». Il n’en dira pas plus. « Même à la rue, on garde une certaine pudeur et une fierté de sa vie », explique un bénévole. « En à peine deux et demi », il s’est retrouvé sur le trottoir.

« La rue c’est un échec, pas une fatalité »

Éric a trouvé un lieu tranquille pour passer la nuit près du quai de Boisguilbert. Un endroit paisible où du personnel de la radio France Bleu Haute-Normandie lui offre le café chaque matin. Une aubaine quand on est à la rue.
Bonnet vissé sur la tête, ne masquant pas sa branche de lunette manquante, Éric explique que « c’est un passage », qu’il espère ne pas rester dans la rue « éternellement, car la rue, ce n’est pas une vie. La rue est sans pitié pour ceux qui y vivent. Contrairement à d’autres, je ne bois pas d’alcool. J’ai un but, celui de m’en sortir au plus vite. Si je me mets à boire, je ne m’en sortirai jamais, et je ne veux pas vivre comme çà. La rue c’est un échec, pas une fatalité », témoigne-t-il.

Éric « cherche coûte que coûte un appartement pour pouvoir trouver ensuite un boulot. Difficile de trouver un job si tu n’as pas un appart’. Et le cercle est vicieux, car il est difficile de trouver un appart’ si tu n’as pas un travail ! Le monde de la rue, cette jungle urbaine, c’est facile d’y tomber, mais c’est un parcours du combattant pour s’en sortir. Mais je m’en sortirai, parce que je veux m’en sortir ! Je fais les démarches pour toucher le RSA (Revenu de solidarité active), cela serait déjà énorme pour moi de l’avoir. Cela serait déjà un combat de gagné. Et le regard des gens, un sourire, un bonjour, cela réchauffe le cœur. Cela permet de voir que l’on existe toujours, que nous ne sommes pas oubliés… »

L’Autobus redémarre, direction la gare. Nouveaux visages. Pas beaucoup plus de monde . 15, peut-être 20 personnes. Ici, le plus âgé a à peine 25 ans. Un jeune Anglais explique qu’il a perdu son passeport et que l’ambassade de Grande-Bretagne l’aurait refoulé…
Un bénévole part à l’intérieur de la gare : « souvent, certains attendent au chaud. Ils sortent dès qu’ils nous voient ». Yvan connait les recoins de la gare où la température est douce, là où soufflent les ventilateurs d’air chaud. Nous trouvons Alain, l’artiste, connu pour ses gravures et inscriptions dans les rues de Rouen, et David, « un travailleur pauvre ». Il multiplie les missions en intérim mais « galère », alors il vient quelques fois par semaine chercher du pain et des viennoiseries auprès de l’Autobus.

Quand Dédé sort un pistolet

Ce soir-là, les bénévoles des Restos du Cœur, à deux pas, laisseront leur surplus de nourriture : du pain, des œufs et un fond de café. Les associations rouennaises travaillent main dans la main.
L’Autobus repart. « Nous allons rendre visite à Dédé avant d’aller à Saint-Sever », annonce Dominique. Dédé squatte du côté de la Halle aux toiles, dans un box de garage ouvert aux quatre vents. Cela fait des années qu’il est à la rue.

« Un soir, alors qu’il avait un peu trop bu, il s’est endormi près de son réchaud afin d’avoir un peu de chaleur pour la nuit. Mais son chien a renversé le réchaud mettant le feu à son duvet. Dédé sera gravement brulé à la jambe. Sans soins pendant plusieurs mois, la jambe de Dédé devrait être amputée prochainement », se désole Dominique.

Les bénévoles vont le retrouver, dans le noir, sur son lit de fortune, emmitouflé sous un tas de couettes. Ce soir, Dédé est en colère. Il en veut à l’un de ses compagnons d’infortune de lui avoir volé des bouteilles pendant son sommeil. Devant les bénévoles, Dédé sort un revolver, et promet de le tuer. Il s’agit d’un pistolet à grenaille. Dominique lui ordonne de le ranger. Dédé s’exécute sans broncher.

Un paysagiste, un prof d’anglais…

Appel du 115. À Saint-Sever, on attend l’Autobus. Les bénévoles veulent s’assurer que Dédé avalera sa soupe avant d’y aller. Il est plus de 23h. Armelle, dit Caramel, est assise avec ses sacs devant la porte de l’église. Son berger allemand grogne devant des bénévoles. Lionel et Yvan, eux, sont partis dans la galerie commerciale. Un « ancien » se présente. Il a 75 ans et vit à la rue, en chausson et sans chaussettes, le bas de pantalon trempé. Il parle cinéma, avec une culture impressionnante. Certains disent que c’est un ancien professeur d’anglais sans trop en savoir plus sur sa vie… Un trentenaire, croisé, un peu plus tôt, était paysagiste à son compte. Effet de la crise, son entreprise a commencé à battre de l’aile. Sa femme l’aurait quitté emportant tout…

Sylvie, une quinquagénaire assise sur un muret, sous la pluie, partira avec les pompiers.

Sylvie, une quinquagénaire assise sur un muret, sous la pluie, partira avec les pompiers.


Nouvel appel du 115. L’Autobus est attendu place du Vieux Marché… Nous y découvrirons un squat, au pied de l’église. Plus loin, Sylvie, une quinquagénaire assise sur un muret, sous la pluie, au milieu d’une allée fréquentée par ceux qui sortent des pubs du coin. Elle est en pleine détresse, « aidée » par quelques bouteilles de vin rosé…
Dominique prend la décision d’appeler le Samu pour la soigner. Anaïs se charge de composer le 18 et devra négocier plus de 20 minutes avec les pompiers pour qu’ils se déplacent.

L’appel aux pompiers…

« Encore toi Sylvie ! Plein le c.. de te ramasser trois fois par jour ! Tu as vidé combien de bouteilles depuis notre dernier passage ? », lance le soldat du feu. « Elle a besoin de soins », insiste Dominique.

« Des soins ? Quels soins ? C’est d’une cure qu’elle a besoin ! Nous, on la ramasse tous les jours. Même à l’hôpital, ils en ont marre de la voir », répond le pompier.

Nouvel appel du 115. Il est minuit passé, mais la nuit est loin d’être terminée. L’Autobus est attendu à Saint-Étienne-du-Rouvray.

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