Un angle de rue un peu fade, un parking noir comme un lac de gazoline séparant deux rives résidentielles, bordées par les façades en briques sombres et le va-et-vient des centaines d’étudiants qui montent et descendent par le funiculaire aux heures écolières, bref, on est loin du cadre offert par les rues piétonnes. Qui aurait cru qu’un jour pourrait se nicher rue du docteur Vigné un espace culinaire hors du commun. Avant qu’il n’émerge il y a trois ans, on passait devant une vitrine délavée, dont le verre terni par la poussière cachait les restes d’un bar abandonné, western de poivrot à la descente facile. Aujourd’hui, impossible de ne pas remarquer la devanture jaune vif sur laquelle est inscrit en lettre d’acier le nom du lieu dit : Epices et Tout. Epices et Tout. Le jeu de mot peut paraître simple, certes, mais il en dit bien plus que la simple badinerie qui consiste à donner un nom sans pousser plus loin, histoire de…
Epices et Tout, c’est en soi tout un concept, celui de la redécouverte de la simplicité, du sans chichis, de cette réactualisation d’un des fondamentaux oubliés de nos vies, l’être-là ! Et puis c’est tout ! Pas de décor hyper stylisé avec des matériaux high-tech, pompeux, vaniteux presque comme pour nous faire nous sentir humbles ou sélect. Juste le décor que les patrons aiment bien, c’est chouette, c’est bien arrangé, c’est chaleureux, c’est là et c’est bien là où c’est. L’été, pas de place pour la terrasse, qu’à cela ne tienne, un siège à l’entrée, la porte toujours ouverte, avec les baies vitrées c’est comme si l’extérieur s’invitait en dedans. Pas non plus de cartes à n’en plus finir avec des noms de plats qui rallongent la sauce comme pour se cacher derrière, peur de ne pas être à la hauteur. Juste des plats qui se veulent être eux-mêmes. Oublié le garçon nœud-papillonné ou encore les serveurs ultra pressés, le temps ici, ça n’est pas de l’argent, ça ne se marchande pas. Ce qui compte c’est la bonne humeur, mais aussi l’écoute. Prendre le temps de s’arrêter et de connaître la personne qui vient dans cette petite échoppe pour se reposer des simagrées et des grimaces de travail, des bonjours à la chaine ou des politesses courbées. Ici, on ne montre que ce qu’on veut. Le sourire n’est jamais forcé. Epices et Tout, c’est aussi pour tout le monde, et ça peut aller des cols blancs en repas cuisinés à l’étudiant trop pressé qui balance sa mitraille pour se payer un sandwich. Comme pour nous réapprendre qu’on peut faire bon pour des fonds de poches adolescents. Venez comme vous êtes, pourrait-on lancer si ça n’avait pas déjà été marchandisé par l’industrie du burger low-cost.
Parce qu’à tout cela, il faut ajouter une chose et non des moindres, c’est bon ! Non, ce n’est pas bon, c’est incroyablement bon ! Voilà plus de trois ans pour moi que j’ai découvert la place. Pas de mérite, j’habitais juste au dessus. Je m’y rendais pour tout et n’importe quoi. Pour parler avec le patron, pour prendre un café vietnamien, un des meilleurs que j’ai goûté moi qui n’avais à cette époque que la version discount du café que produit vulgairement la Senséo, pour manger rapide certains midis, ou boire une bière qui détonne, encore plus si l’on considère le fait qu’elle est brassée dans le coin. Mais aussi, c’était parce que j’y étais comme chez moi, invité à l’égal d’un ami. Au début je ne goûtais que les sandwiches en me jurant que je n’appellerai plus sandwich autre chose que ceux que j’achèterai ici. Je vantais le lieu à tous mes amis pressés comme moi. Puis j’ai décidé de commander un plat. Sans rire, j’ai été bluffé. Non seulement c’est peu cher, mais c’est en plus raffiné, varié, équilibré, bref, tout simplement bon, sans tralala. Inutile d’en faire des caisses pour prouver quoique ce soit, le simple fait qu’il faille souvent réserver le midi en dit déjà bien long. Pour ma part, j’y ai passé quelques uns de mes meilleurs moments, me faisant regretter de déménager. Inutile également de parler des soirées tapas ou encore des cours de cuisine, ils le font bien mieux que je ne pourrais l’écrire.
A l’heure où la moindre parcelle de temps est rationalisée, optimisée, où l’efficacité et l’efficience ne doivent plus faire qu’un seul, à l’heure où les pendules du labeur ne s’arrêtent jamais pour nous laisser dormir, c’est peut être plus que jamais le moment de se rendre simplement devant la petite devanture jaune, de pousser la porte, et de recevoir un sourire. Et pis c’est tout.
Epice Et Tout
92 Rue Docteur Vigné
76 600 Le Havre
Blog :
http://laptitetribudepicesettout.over-blog.com/
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