(fil-fax 20/04/13)
« Plage aux environs de Trouville » 1864. Huile sur toile 67,5 x 104 cm Toronto, Art Gallery of Ontario, Musée des Beaux-Arts de l’Ontario – Anonymous Gift, 1991 © 2012AGO
Plages de Trouville, casino de Deauville, port d’Anvers, ciels immenses : le musée parisien Jacquemart-André consacre une rétrospective à Eugène Boudin avec une soixantaine de peintures, pastels et aquarelles dont beaucoup proviennent de musées américains. Un petit mais joli hommage au peintre normand (1824-1898) qui, entre romantisme et académisme, a ouvert la voie de l’impressionnisme.
Sa touche légère, nerveuse, qui capte l’instantané et traque l’insaisissable de la lumière fugitive, les nuages évanescents ont été encensés par tous ses contemporains. Corot le surnomme « le roi des ciels », Courbet s’exclame : « Nom de Dieu vous êtes un séraphin, il n’y a que vous qui connaissiez le ciel ! », Baudelaire se pâme devant ces « beautés météorologiques» et ces « prodigieuses magies de l’air et de l’eau ». Monet, enfin, lui écrira sa reconnaissance : « Je n’oublie pas que c’est vous qui le premier m’avez appris à voir et à comprendre. » Et pourtant. Eugène Boudin est resté dans l’ombre. Modeste autodidacte, le fils d’un maître d’équipage et d’une femme de chambre sur le steamer qui relie Honfleur au Havre, est né à Honfleur, est commis au Havre à 12 ans puis associé dans une papeterie. Il y dessine, vend des encadrements aux peintres de passage Constant, Isabey, Troyon, Millet qui l’encouragent à se lancer dans la peinture. Il passera trois ans à Paris, grâce à une bourse de la Ville du Havre, puis revient en Normandie et, à trente ans, peint natures mortes, marines, bords de mer et les scènes de plage.
« Les romantiques ont fait leur temps. Il faut désormais chercher les simples beautés de la nature. » Alors il veut le rendu de l’atmosphère, aime le pittoresque -jusqu’à reproduire un réverbère devant les cabines de plage !-, laisse toute sa place au vide d’un ciel. Mais les figures, devenues tâches de couleur, sont prétextes à la peinture. Alors les mondaines du Second Empire qui arpentent les plages d’une côte fleurie devenue à la mode, depuis l’ouverture en 1862 de la ligne de chemin de fer, ne s’y reconnaissent pas. Elles sont réduites, comme les pêcheurs ou les laveuses, à n’être qu’un élément du paysage. Sur la plage de Trouville, « une affreuse mascarade, bande de fainéants poseurs », il pose des silhouettes de dos, aux contours imprécis. Eugène Boudin n’abandonnera jamais le figuratif mais touche les limites de l’abstraction. Il balaye les cabanes de plage à la fin de sa vie (Coup de vent à Frascati, 1896) jusqu’à la splendide Pointe du Raz (1897) qui clôt l’exposition thématique avec « La lumière du Sud et les derniers voyages ». « Je dois tout à Boudin », dira Monet, devenu célèbre. Jusqu’à une erreur d’attribution d’un tableau, Honfleur, le Clocher Sainte-Catherine, dont les deux versions sont exposées : la toile du musée de Honfleur serait estampillée Monet par erreur. Ce qui fait dire au commissaire général de l’exposition, Laurent Manœuvre : « C’est bien la preuve qu’Eugène Boudin est un grand peintre ! »
• Eugène Boudin, au musée Jacquemart-André, Paris, jusqu’au 22 juillet.