Au Havre, la Normandie à bon port

(fil-fax 02/05/13)

Rouen, déchargement du bois, quai de la Bourse, coucher de soleil, 1898 ©Collection particulière / photo Beth Phillips

Des quais animés, des hangars, des mats, des fumées : pour Pissarro, la modernité de cette fin du XIXème siècle est celle des ports. Le musée d’art moderne André Malraux du Havre présente une quarantaine de représentations portuaires de Rouen, Dieppe et Le Havre, signées Pissarro mais aussi Boudin, Dufy, Friesz, Marquet et des photographes de l’époque.

Répétitif, Pissarro ? Certes, jusque-là plutôt paysagiste de la vie rurale, il a réalisé environ 120 représentations des ports normands lors de ses divers séjours à Rouen, Dieppe et Le Havre, de 1883 à 1903, année de sa mort, à 73 ans. « Les motifs sont tout à fait secondaires pour moi, écrit Pissarro en 1903. Ce que je considère, c’est l’atmosphère et les effets. Un rien ferait bien mon affaire. » Il n’a de cesse de peindre les quais, les bassins, les avant-ports, les navires à vapeur, les darses de pêche, la darse des Pilotes, un chalutier. Les ports lui apportent ce qu’il dit aimer : « La vie, le mouvement, la couleur. » Il y cherche la transcription de la modernité, à l’époque ou les ports se transforment techniquement et économiquement, avec navires à vapeur, agrandissement des infrastructures, arrivée du chemin de fer.

Après avoir vu la série des Cathédrales de Monet, exposées à Paris en 1895, Pissarro va aussi décliner des variations infinies des mêmes spectacles, mais diversifie les points de vue. Il varie les effets, selon la saison, le temps, l’heure. La touche plus méthodique que celle de Monet, voire parfois pointilliste, le peintre offre une perspective panoramique et en hauteur : les problèmes oculaires dus à une infection l’empêchent de peindre en plein air. Alors, sa chambre d’hôtel transformée en atelier, il suit de sa fenêtre « les brusques changements d’effets : je suis cloué à mon poste », écrit-il en 1903, Et « tente de réunir la ligne et la couleur », tout comme de « réconcilier le travail et le loisir », selon James H. Rubin, professeur d’histoire de l’art à Stony Brook, à New York. Seul le musée du Havre achètera des œuvres de son vivant au peintre juif aux tendances anarchistes, en toile de fond de l’affaire Dreyfus et d’un climat social mouvementé.

L’exposition montre le prolongement de l’esthétique impressionniste chez Friesz et Maufra. Et, provisoire, chez Dufy, dont l’étonnante Fin de journée au Havre (1901), sombre et réaliste, dépeint le monde ouvrier, entre grues et tas de charbon. Marquet (Vue du port du Havre, 1906) vide les quais de toute activité et réduit les ouvriers à des silhouettes. Peu à peu, les peintres s’éloignent de la représentation exacte du sujet. Entre temps, les photographes ont posé leurs appareils sur les quais. Tel Robert Demachy (1859-1936), chef de file du courant pictorialiste, ils traquent eux aussi le mouvement et les effets atmosphériques, les ombres et les reflets.

• Pissarro dans les ports – Rouen, Dieppe, Le Havre, jusqu’au 29 septembre au Musée d’Art moderne André Malraux MuMa du Havre.

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