
Dans ce qu’on pourrait appeler un imaginaire collectif, la
France a été longtemps une terre sociale et progressiste et les States un
réservoir de gros blaireaux racistes et réactionnaires. Pourtant, les
New-Yorkais viennent de prouver que les idées reçues restent des idées
reçues…
En effet, les habitants de Big Apple viennent d’élire leur nouveau maire. Et
comment ! Avec un score de près de 75% des voix, le candidat démocrate
Bill De Blasio a écrasé les velléités des républicains qui ont recueilli moins
de 25% des suffrages. Mais dans cette victoire démocrate, le grand Bill, pour
aller vite un italo-américain qui mesure près de deux mètres, n’a pas cherché
la facilité. Ce fils de militants progressistes virés de leur boulot par le
Maccarthysme et ancien militant pacifiste, antinucléaire, antiraciste et même
sandiniste qui a épousé une militante des droits civiques et LGTB, auteure de
poèmes et afro caribéenne s’est positionné dès les primaires démocrates comme
le candidat le plus progressiste à cette élection, ligne qu’il a gardée une
fois devenu impétrant officiel de son parti.
Mais, davantage que son pedigree, le programme électoral de De Blasio peut
sembler surréaliste pour tout habitant de la vieille Europe. Ainsi, ses
promesses de campagne résumées sous le simple slogan
« Progress » comme stopper les contrôles au faciès, taxer
des riches pour financer des crèches gratuites, construire 200 000 logements
sociaux ou encore légaliser le chanvre récréatif ont-ils eu un écho qui s’est
avéré retentissant dans le score exprimé par les urnes. Comme quoi, on peut
être élu en proposant une campagne résolument ancrée à gauche et visiblement
antiraciste.
Plus encore que son programme, sa dynamique de campagne inclusive a parlé à
toutes les communautés de la grosse pomme et la mise en avant de sa famille, on
est aux Etats-Unis, a permis de créer un sentiment de rassemblement autour de
son projet. Son épouse afro-caribéenne et ses deux enfants métissés ont
contribué à créer un élan partagé par les afro-américains (25% de la population
new yorkaise) et les latinos (28%) sans exclusive. Bill De Blasio sera même le
premier maire de New York habitant à Brooklyn, a fortiori dans sa partie
« noire ».
Certes, ce n’est pas en France que l’on verrait les politiques mettre en
avent leur compagne ou leurs enfants, mais ce n’est pas en France non plus
qu’aujourd’hui on verrait quelqu’un présentant le même programme et le même
cursus se frayer un chemin dans les urnes avec un tel succès. Non, en France
aujourd’hui, pour se faire entendre dans les médias, il faut faire appel à des
valeurs opposées à celles défendues par De Blasio, flatter les égoïsmes,
soigner les corporatismes, sublimer les intérêts particuliers et lancer des
croisades contre les Roms, les immigrés, les musulmans, les chômeurs et
rmistes, les LGTB, ou même insulter la ministre de la Justice en brandissant
des bananes et en hurlant des insultes à prendre en pleine poire.
On remarquera donc à l’occasion de cette élection que les « gros ploucs
réacs américains » savent encore nous surprendre et que l’ Europe qui, du
nord au sud et d’ouest en est, se recroqueville sur elle-même et fait grimper
thèses et partis populistes, fascistes, racistes, xénophobes, homophobes,
islamophobes, négrophobes, cette Europe donc, n’a jamais semblé mériter autant
le qualificatif de vieux continent où de vieux incontinents verbaux, et même
des jeunes prêchent encore et toujours leur haine de la différence.
Dans cette histoire, les grosses pommes sont en Europe et non au pays des
oncles Sam et Tom et se font berner quotidiennement par les médias, les
politiques, les conversations de comptoir, les montages de bourrichon
individuels et collectifs, sinon comment expliquer cette fixation sur les Roms
qui, de Sarkozy à Vals en passant par Le Pen, cristallise l’essentiel du temps
d’antenne pour grosso modo 20 000 personnes que les soixante et quelques
millions de Français n’ont pu forcément croiser que sur leur écran de télé.
Le mot de la fin dans ce contexte à Christiane Taubira qui, au moment ou les
new yorkais nous donnent une leçon de tolérance a regretté à propos des
attaques racistes dont elle a été la victime : "Ce qui m’étonne le
plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour
alerter sur la dérive de la société française, dit-elle. Il s’agit très
clairement d’inhibitions qui disparaissent, de digues qui tombent."
Comme des grosses pommes, madame la Ministre, comme des grosses pommes…