LE MONDE | | Par Stéphane Foucart
Voilà trois ans, le 11 mars 2011, le séisme de Tohoku précipitait un grand tsunami sur la centrale de Fukushima-1, plaçant hors de contrôle ses réacteurs nucléaires. Devant le monde stupéfait s’engageait ce qui peut être interprété comme un conflit entre les hommes et leurs machines. Des soldats sont envoyés sur le front, des civils sont évacués, des territoires entiers sont perdus. Quant aux envoyés spéciaux, ils reviennent sidérés par le désarroi des combattants, par le spectacle grandiose et glaçant des réservoirs géants d’eau radioactive, par les sacs de terre contaminée qui jalonnent les routes, par les villes désertées réinvesties par la nature, offrant aux visiteurs des paysages urbains de post-Apocalypse.
Qui, ayant la pleine conscience de ce qui se produit dans la préfecture de Fukushima, pourrait raisonnablement continuer à plaider la cause du nucléaire civil ? Pourtant, malgré les terres perdues, malgré la détresse des quelque 150 000 sinistrés japonais dont la plupart ne retourneront pas chez eux, le nucléaire demeure au centre d’un conflit d’opinions. C’est ce qu’Ulrich Beck décrivait dans La Société du risque (1986) comme l’affrontement entre « rationalité sociale » et « rationalité scientifique ».
La première nous incite à nous détourner d’une technologie à ce point capable de s’émanciper de ses maîtres et de les menacer durablement. Quant à la seconde, elle pourrait être illustrée par cette étude signée par Pushker Kharecha et James Hansen (Goddard Institute for Space Studies, NASA), publiée voilà un an par la revue Environmental Science & Technology et passée en France tout à fait inaperçue. Les deux spécialistes de sciences de l’atmosphère ont calculé (avec une belle marge d’incertitude) qu’entre 1971 et 2009, l’énergie nucléaire avait évité environ 1,84 million de morts prématurées dans le monde. Ce sont les dégâts sanitaires qui auraient été provoqués par les émissions polluantes issues de la production de la même quantité d’énergie, produite à partir du mix moyen charbon/gaz – les auteurs estiment que les énergéticiens auraient opté pour les solutions les moins chères et n’auraient donc pas utilisé l’éolien ou le solaire. Outre les vies épargnées, environ 64 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO2), principale cause du changement climatique, n’ont pas été émises. Soit un an et demi d’émissions mondiales à leur niveau (record) de 2013.
Dans le même temps, le nucléaire civil a aussi eu un coût en termes de vies humaines. Mais en compilant l’ensemble des données disponibles, MM. Kharecha et Hansen estiment que ce coût a été environ 350 fois inférieur au « gain » calculé sur la même période… Pour la France, M. Kharecha précise qu’« entre 1971 et 2009, l’énergie nucléaire a permis d’éviter environ 290 000 morts prématurées ». Cela n’ôte rien aux graves risques potentiels posés par le nucléaire. Mais cela permet de les mettre en regard des risques certains que représente la combustion des énergies fossiles.
Stéphane Foucart
Journaliste au Monde
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