Les fourmis moissonneuses redessinent la steppe de Crau

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | | Par Pierre Le Hir

Saint-Martin-de-Crau (Bouches-du-Rhône)

Envoyé spécial

 

Fourmi moissonneuse transportant une graine.<br /><br />
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<p>Précautionneusement, le chercheur soulève un galet. Le temps d’entrevoir, dans la cavité de terre rouge, une grappe de fourmis aux mandibules chargées de minuscules œufs laiteux. L’homme referme la cache, tout sourire. La greffe a pris ! Trois ans après la réintroduction de près de deux cents reines fécondées, la moitié des nids ont survécu. Dans quelques années, chacun comptera entre 8 000 et 20 000 ouvrières, dont la mission sera d’aider au retour de la végétation originelle. <em>« Une première, encore tentée nulle part ailleurs »</em>, dit Thierry Dutoit, directeur de recherche à l’Institut méditerranéen de biologie et d’écologie (IMBE, CNRS, Universités d’Aix-Marseille et d’Avignon, IRD).</p>
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Les hyménoptères auront ici fort à faire. Nous sommes dans la plaine de Crau, entre Alpilles et Camargue, au cœur de l’unique steppe d’Europe de l’Ouest. Un écosystème sans équivalent – les « coussouls » – façonné depuis 6 000 ans par le climat semi-aride et le pâturage ovin, sur le lit de cailloux laissé par l’ancien cours de la Durance. Cette terre dénudée fouettée par le mistral est le refuge d’animaux très rares, comme l’outarde canepetière, le lézard ocellé ou le criquet rhodanien.

 VÉGÉTATION ENCORE CLAIRSEMÉE

Mais la steppe a été mangée de tous côtés par la base militaire d’Istres-Miramas, le complexe pétrochimique de Fos-sur-Mer, une décharge géante, des vergers industriels et de gigantesques entrepôts. Des 60 000 hectares de la plaine alluviale n’en subsistent que 10 000, dont 7 500 protégés par une réserve naturelle. C’est dans ce dernier carré que la rupture d’un oléoduc, en août 2009, a déversé 4 700 m³ de pétrole brut, souillant irrémédiablement plus de cinq hectares.

Dans un premier temps, le sol a été raclé sur 40 centimètres d’épaisseur. On y a transplanté 72 000 tonnes de terre pierreuse, prélevée dans une zone de steppe voisine vouée à la destruction par l’agrandissement d’une carrière. Une opération bien peu durable, qui a nécessité des milliers de rotations de camions brûlant du fuel et crachant du CO2. Et qui n’a pas suffi à reconstituer la forme du couvert végétal initial.

« Toutes les plantes caractéristiques de la steppe – il y en a plus de 150 – sont revenues. Mais pas dans la même configuration », constate Thierry Dutoit, en montrant la végétation encore clairsemée. Une herbacée typique prisée des moutons, le brachypode rameux, n’y pousse ainsi qu’en maigres touffes, alors que le chiendent commence à proliférer. « Il en va comme de la copie d’un tableau, compare le chercheur. Nous avons retrouvé les bons matériaux pour la toile et les bonnes couleurs, pas encore le dessin ni la patine du temps. »

169 REINES DISSÉMINÉES SUR LE SITE

C’est la tâche assignée aux fourmis moissonneuses (Messor barbarus), dont 169 reines ont été disséminées sur le site, à l’automne 2011, dans des niches obturées par un galet les préservant des prédateurs et régulant la température du nid. Il s’agit, cette fois, d’ingénierie écologique, consistant à « agir pour et par la biodiversité », explique le biologiste : « Plutôt que de faire appel aux ingénieurs des Mines ou des Ponts-et-Chaussées, utilisons les ingénieurs des écosystèmes ! »

Ces insectes granivores, qui peuvent parcourir près de 40 mètres, plusieurs fois par jour, pour chercher leur subsistance et nourrir la colonie, laissent en effet en chemin des graines, qui s’accumulent aussi dans les greniers et les dépotoirs des fourmilières. On y trouve notamment les germes des plantes annuelles propres à la steppe. Ce qui laisse espérer que, d’ici quelques années, les coussouls de la Crau commenceront à recouvrer leur physionomie ancestrale.

« La nature, très résiliente, n’a pas besoin de l’homme pour se régénérer spontanément, commente Thierry Dutoit. Mais il n’est pas sûr que, d’elle-même, elle redeviendrait, ici, la steppe née d’interactions millénaires. Nous lui donnons alors juste un coup de pouce. »

 

 

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