Le triomphe de l’irrationnel….

Chinon : les "Verneuil" ont peur Le Bon Dieu s'est arrêté à Chinon. Et il a pris Jeanne d'Arc en stop. C'est ici, il y a plus d'un demi-millénaire, qu'elle rencontra le gentil Dauphin, Charles VII, et que, selon la légende, elle le reconnut, guidée par son GPS divin, alors que le facétieux monarque s'était déguisé en manant tel François Hollande en casque de scooter.

Pour atteindre la place Jeanne-d'Arc, empruntez la rue Rabelais. "Rabelais et Jeanne-d'Arc, c'est notre patrimoine", s'enorgueillit le nouveau maire UMP, qui a profité de la vague bleue des municipales en mars dernier pour ravir une mairie restée vingt-cinq ans à gauche. Cet ex-rugbyman au sourire avantageux et à la poignée de main virile s'appelle Jean-Luc Dupont. C'est un efficace VRP de sa ville, estampillée 100% "doulce France ", cette "France des terroirs" qu'on vend aux touristes américains et chinois, dans les cartes postales et les dépliants.

Jean-Luc Dupont n'a pas boudé la publicité faite à sa ville. Car c'est ici aussi, au coeur de la Touraine, que se déroule la comédie aux 8 millions d'entrées "Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?". Les Verneuil, un couple de notables conservateurs interprétés par Christian Clavier et Chantal Lauby voient débouler des gendres issus d'une France Benetton : la génération du Splendid et des Nuls versus celle du Jamel Comedy Club. Les touristes auront certes du mal à reconnaître la ville dans le film – à part quelques plans de la forteresse, rien n'y a été tourné -, mais qu'importe Le réalisateur du "Bon Dieu" a expliqué avoir voulu faire rire du "bordel identitaire" français. Et quelle meilleure boussole dans le "bordel" que Chinon ? La bourgade de 8.000 habitants, amarrée sur la Vienne, à deux pas du château d'Azay-le-Rideau, où plane pas loin le fantôme du "Lys dans la vallée" de Balzac, est un emblème de la France façon Lagarde et Michard, avec ses clochers, ses tendres collines et son vin. Ah, le Chinon…

Le questionnaire distribué lors du débat sur l'identité nationale sous Sarkozy n'évoquait-il pas le vin comme preuve solide de "francitude" ? Ici, le précieux nectar a été sauvé par la centrale nucléaire voisine ! Pour faire taire les angoissés de l'atome, elle a arrosé d'argent la région. "Les fermes se sont reconverties en vignobles, les écuries à cochons ont été retapées pour en faire des espaces de dégustation", vante le maire. La campagne chinonaise est cossue. La campagne chinonaise est verdoyante. La campagne chinonaise est surtout… blanche. Ici, pas l'ombre d'un voile ou d'une boucherie halal. Pourtant, à chaque construction d'un nouveau lotissement, la rumeur revient, persistante : Les habitants sont persuadés qu'on va installer des Maghrébins, des Africains, des Roms", dit Jean-Pierre Duvergne, l'ancien maire PS. Comme partout ailleurs, on s'inquiète. Tout fout le camp.

La preuve ? Chinon, autrefois surnommé "la fleur du jardin de la France", a perdu ses fleurs. Les deux macarons qui lui octroyaient le label "ville fleurie" ont disparu des panneaux. Ah, ce terrible sentiment de déclassement…Ça peut paraître anecdotique, mais ça fait partie de ces petites choses qui minent, dit Jean-Luc Dupont. Les Chinonais sont fiers de leur identité." A Chinon, Jeanne d'Arc sur son cheval veille sur la place du marché. Elle a dû en voir des marchés, et des campagnes, et des tracts. Ah ces pauvres militants qui tractent…

On les admire, ces soldats, imperturbables et stoïques, qui dans tous les marchés de France, se sont escrimés à refourguer des tracts pendant les européennes, alors qu'on les repoussait. Jeanne d'Arc s'en fiche bien de l'Europe, et les Français aussi. Le "Bon Dieu", fable optimiste sur une France métissée, comme une résurgence nostalgique des élans de la Coupe du Monde 1998, fait se déplacer les foules. Les européennes, fable pessimiste sur une France lessivée, ployant le genou sous le joug de Bruxelles, sont le bide de l'année, avec pour seule vedette l'inévitable Marine Le Pen.

Dimanche soir, la liste FN a talonné celle de l'UMP, qui l'a devancée seulement de 46 voix. Le Bon Dieu s'est arrêté à Chinon, mais Marine Le Pen, pas encore. Dans sa croisade, la blonde Marine n'a pas eu besoin d'apparaître en chair et en os pour que sa parole soit écoutée. Elle peut même se passer de prédicateurs. Elle pourrait rester muette comme une carpe, Marine, le FN convertirait quand même les foules. A Chinon, il n'y a pas d'étrangers, certes, mais ils ne sont pas loin.

Dans les années 1950, à Joué, il n'y avait que des champs. Et puis Michelin est arrivé. On a construit, construit. Fait venir des Portugais, des Turcs. Puis des Maghrébins. Et puis Michelin a rétréci. Des 4.000 salariés à la glorieuse époque, il n'en reste plus que 250. Joué s'est englué dans la crise. Les Jocondiens, le doux nom qu'on donne aux habitants de Joué, se sont noyés avec. La ville affiche un visage morne, une succession monotone d'immeubles HLM ; oh, pas vraiment des barres, non, de petits rectangles tristounets, tout droit, et, çà et là, des pavillons serrés les uns contre les autres. L'hôtel de ville se dresse sur une place nue où s'engouffrent les rafales de vent. C'est un bloc gris et austère, aussi aimable qu'un mausolée stalinien, où est inscrite en grosses lettres la devise : "Liberté, égalité, fraternité… et laïcité." C'est l'ex-maire PS, Philippe Le Breton, qui a ajouté le mot qui fâche. Il y a deux mois, il a perdu les élections de quelques centaines de voix. Il en est persuadé : c'est la laïcité qui l'a tué.

Devant l'établissement, les regards sont fuyants. A 11h30, il y a des mères voilées qui viennent chercher leurs petits. Et Stella, mère de six enfants, qu'on repère à sa chevelure noire, longue et luxuriante. Elle n'a jamais cru aux rumeurs sur l'enseignante : "Je la connais, c'était impensable ! Mais j'ai quand même peur avec ces histoires de théorie du genre." Le père de Stella, d'origine portugaise, était ouvrier à Joué, chez Michelin. Sa mère, concierge, est à la retraite, et touche 800 euros par mois : "Et on lui enlève 50 euros pour les impôts ! Ils avaient promis de s'occuper des retraites, des logements ! Et à la place, ils nous imposent leur histoire de mariage pour tous. On s'est bien fait avoir !"

Stella tripote sa croix, elle est catholique. Comme beaucoup des mamans de la Blotterie, elle avoue s'être "posé des questions". Dans le quartier, toutes les familles ont reçu des tracts expliquant que les socialistes allaient "détruire les valeurs de la famille" et que la "théorie du genre" allait être enseignée dans les écoles. Emoi. "Les filles, c'est des filles, les garçons, des garçons", s'agace Stella. Le Bon Dieu s'est arrêté à la Rabière et, qu'on révère Jésus-Christ ou Mahomet, il n'apprécie pas ce genre de fantaisies. "Je suis catholique, et mes deux enfants sont dans une école privée. J'ai fait ce choix de parent car je ne souhaitais pas que mes enfants apprennent la théorie du genre dans les écoles jocondiennes", a écrit Frédéric Augis, le candidat UMP, dans une lettre envoyée à une cinquantaine d'administrés. Un message destiné à courtiser la communauté musulmane, très inquiète sur ces questions.

Salouha se rappelle que le jour de l'élection une de ses voisines marocaines haranguait les votants : "Tu votes pour qui ? Pour le nouveau, hein ! Il a promis le halal à la cantine !" Le mari de Salouha, qui n'est pas "du genre barbu", se rappelle, lui, qu'après l'inscription du mot "laïcité" sur la mairie ça a jasé à la mosquée : Beaucoup de musulmans du quartier ont vu ça comme une agression. Ici, il n'y a pas d'espoir. Alors les gens se raccrochent à la seule chose qui leur reste, leur religion." Le couple a donc contemplé, sidéré, cette scène, le jour du dépouillement du second tour des municipales : "A l'hôtel de ville, il y avait plein de Frères musulmans. Avec la barbe et le kamis, la robe traditionnelle. Il fallait les voir, quand on a su qu'Augis avait gagné, l'applaudir et se congratuler. C'était bizarre !"

Le Bon Dieu ou au moins la Bonne Mère s'arrêtera à nouveau à Chinon, le 31 mai prochain. Le "Pèlerinage pour la France" ("Pélé" pour les intimes) y démarre sur les traces de Jeanne d'Arc pour rejoindre l'île Bouchard, un village à vingt kilomètres de là, où la Vierge est apparue après-guerre dans le transept de l'église. L'événement n'a pas été encore classé "miracle", mais, en 2001, il a été reconnu "fait mystérieux" par l'archevêque. Ce qui a fait grimper le nombre de pèlerins de 3 500 à … 100.000 par an.

Le "Pélé pour la France" croit avoir trouvé la source du mal français : "La France va mal parce qu'elle est déchristianisée." Sur l'affiche, une Vierge au sourire compatissant enjoint aux fidèles : Dites aux petits enfants de prier pour la France car elle en a grand besoin."

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