Whiplash c’est pas si bien que ça

30 décembre 2014
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Eh les gens, on se détend ok ? Venez, assieds-toi dans mon boudoir – pendant que tu reprends ton souffle, mon esclave turque va apporter un suffisamment grand verre de sherry pour remettre les choses en perspective. Whiplash c’est pas si bien que ça, si ? C’est sûr, c’est pas un film de mollusque, y’a une proposition aboutie. Placer le corps au centre de l’acte musical, c’est même une très bonne idée, qui permet de dépasser un genre souvent trop satisfait de ses abstractions (un p’tit montage musical catchy et on devient le plus grand génie super de tous les temps). La répétitivité du film, que les détracteurs pointent tous de leur petit doigt levé, est plutôt pour ça une qualité. Le film par là s’attaque à la problématique de la répétition – répét au sens « je peux pas venir à la cafét, j’ai une répét avec les potes », qui induit répét au sens « je peux pas venir à la cafét, j’ai une répèt avec les potes » – et, sans crainte zéro, l’embrasse, ou pour être plus exact, lui roule un patin comme on n’en a plus vu depuis l’enclenchement de la mondialisation (lire Peut-on frenchkisser correctement sans souveraineté nationale ?). Whiplash bégaie, répète quinze fois la même scène avant d’arriver à la dire en entier, n’a pas peur de faire durer, et c’est bon, c’est organique, c’est juste. A ce jeu, d’ailleurs, Chazelle est bien plus habile qu’Aronofsky et son Black Swan : il affronte son sujet, trouve les monstruosités à l’intérieur du réel, sans passer par une métaphore fantastique que je qualifierais de « de mes couilles ». Pour tout ça, voilà je le dis : good job, Chazelle.

 

 

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Le héros du film et sa cymbale droite en plein échauffement

 

 

La différence entre les deux films s’arrête là : en terme de propos, c’est la même bouillasse romantico-merdique martyre de l’artiste souffrance abnégation sacrifice on applaudit de toutes nos mains même celle censée gratter notre nez mais pas trop fort eux ils applaudiraient jusqu’à la cloque écoutez quand leurs mains s’entre-choquent dans le pus ça fait une super ligne de percus. En preums, faut arrêter avec le délire du sacerdoce artistique. Ce que le film ne montre pas du tout, c’est qu’il y a de la jouissance dans l’effort de malade. Neiman notre héros se donne sans retenue à sa tâche. Mais en vrai c’est pas parce qu’il serait un élu pieux et noble qui se dévoue tout entier au Beau. C’est parce que ce faisant il kiffe sa race à fond. Il aime ça, tabasser ses peaux jusqu’à l’évanouissement. Il jouit d’aller au bout de son corps et d’en revenir toujours vivant toujours plus fort. Et y’a pas de quoi en faire une omelette. Je veux dire, c’est cool, car sans les musiciens y’aurait pas de musique, mais notons aussi que sans les boulangers y’aurait pas de pain et pourtant je vois personne qui demande des autographes dans les pétrins. Tiens c’est quoi l’activité qui te procure le plus de plaisir au monde ? Mettons étaler du Nutella sur du pain grillé. Bah voilà, si on te demande de te consacrer exclusivement à ça, que tu le fais super bien et que ça permet à plein de gens d’avoir des super tartines de Nutella bien dosées bien réparties, tu demanderas pas de médaille, car t’as juste fait à 100% ce qui te procure la plus grande jouissance. Souviens-toi qu’on donne des médailles aux artistes uniquement car les artistes ont décrété que ça méritait des médailles d’être artiste. Alors Aronofsky, Chazelle, et tous les autres de la clique, arrêtez de mentir svp, tout le monde sera plus épanoui.

 

 

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Furieux d’être hors tempo, Neiman envoie valser sa baguette


 

Il y a aussi et surtout Fletcher. Que Whiplash s’applique à mettre en scène un prof bien connard bien nazi ok, c’est un parfait moteur de fiction. Mais qu’à la fin le film se résigne à lui donner raison, ça pue vraiment la carie. Le réal en interview explique que c’est une fin ouverte, qu’on est libre de déterminer si ça valait le coup. Mais cette fin est ni plus ni moins ouverte qu’une maison close. D’abord ça s’arrête net à la fin du premier vrai concert de Neiman. On sait pas s’il va produire des choses valables après ça, d’autant plus que le groove ne semble pas du tout intéresser le film – il s’agit d’être un métronome plus qu’un musicien. Des semaines de torture physique et mentale pour 10 minutes de batterie couillue ? Nop, ça vaut pas le coup. Aussi, le film, qui avant ça a passé son temps à excuser Fletcher (mate il pleure quand son ex-élève meurt ce n’est qu’un idéaliste à fêlures peut-être maladroit dans ses affections mais pas mauvais au fond), se clôt sur le Maître qui valide enfin, d’un signe de tête, les efforts de l’Elève. C’est donner raison à Fletcher que de décider d’arrêter le film au moment où il dit « ok c’est bon tu as atteint ton but », car c’est valider sa légitimité, comme si la victoire n’était victoire que parce qu’il approuve. La véritable victoire c’est que Neiman revienne sur scène, prenne les commandes du concert, envoie un coup de cymbale dans la gueule du prof ! Le film pourrait et devrait s’arrêter là.

 

 

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Le love interest du film s’amuse avec ses copines

 

 

La dynamique Fletcher Neiman assèche le film tout du long. On n’est pas beaucoup emporté par le récit car on sait tout le temps où il va, comment va se rejouer la mécanique bourreau-victime au prochain tournant. Mais surtout le propos de Whiplash est beaucoup trop fermé sur ses petites histoires de zizi. L’authentique méchant du film, d’après Chazelle, c’est le père naturel de Neiman, un père de type émasculé, qui l’incite à se complaire dans la médiocrité au lieu de l’exciter à devenir un salopard audacieux – intolérable ! Et là, on se dit que si le film se concentre sur l’effort physique, les fluides, jamais sur le groove, c’est peut-être que la musique n’est qu’un prétexte. On veut juste voir un corps à l’épreuve. Ca pourrait être un concours de culturisme que ça ne changerait pas grand-chose. C’est un film militaire, qui choisit à la fin de couronner Sergent Hartman au lieu de le buter. Et le film est tellement aveuglément viriliste qu’il réserve au seul personnage féminin un sort qu’en apparence il réprouve : quand Neiman plaque sa gow, on le montre comme un butor égotiste – il y a moi et le Jazz, et toi, chérie, tu nous gènes avec tes câlinous de pédé. Mais le film n’a pas plus de considération pour elle que son héros. Caractérisée par son manque de caractérisation, elle n’est qu’un outil que le film utilise à son gré pour démontrer des trucs et quand il n’y a plus rien à démontrer, on la range dans le chapeau. Chazelle se sert du film pour dire que le monde a besoin de papas – sa mère aurait mieux fait de lui coller une patate quand il lui a montré le script. 

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