
Donc, le jeudi 2 janvier 2014, je me réveillais soulagée d'être délestée du poids des fêtes. Soulagée aussi d'avoir su prendre du recul par rapport aux cancers des autres.
Les récidives, complications, sont bien une réalité de la maladie dans certains cas. Dans certains cas seulement. C'est un peu comme dans les histoires de trains en retard, on en parle toujours beaucoup plus que ceux qui arrivent à l'heure. En période de fragilité morale, j'ai vite compris, à mes dépens, que chaque cas est unique et que si la compassion se doit d'être une valeur de référence (bisou Mathieu Ricard), je ne suis pas en état psychique de recevoir les mauvaises nouvelles des autres. Ce n'est ni du désintérêt, ni un manque de respect, ni de l'indifférence. "Les gens te pensent forte et invincible, m'a dit une amie en substances. Tu l'es. Mais tu es aussi en traitement et en traitement, on se doit d'être égoïste, auto-centré, de se préserver des mauvaises nouvelles qui ne nous concernent pas." J'ai donc décidé de me mettre des œillères et de ne penser qu'à ma guérison en m'épargnant le malheur des autres. Quand je serai totalement guérie, je m'y suis engagée, je m'occuperai des nouvelles venues au club du soutif brinquebalant mais ma résolution pour 2014, c'est celle-là : je ne veux plus entendre parler des maux des autres.
Revenons à nos moutons…
Donc, je me réveillais en ce 2 janvier 2014 soulagée d'être délestée du poids des fêtes. Pourtant ce matin-là, je m'étais résolue à accomplir une tâche difficile. Tâche que mon copilote de vie et moi nous devions d'accomplir ensemble. J'ai pris mon petit déjeuner, ma douche et je me suis habillée. Je ne me suis pas maquillée car je savais que le rimmel allait être mis à mal en cette fin de matinée. J'ai pris une grande serviette de bain puis j'ai appelé le chat qui est venu, ronronnant, se faire papouiller. Je l'ai enveloppé doucement dans la serviette et nous sommes partis chez le vétérinaire avoisinant.
Digression : les vétérinaires, comme les pharmaciens ou les notaires, font partie de ces métiers que j'exècre. De façon tout à fait partiale, je l'admets mais j'assume ma mauvaise foi avec un aplomb indéboulonnable… Faussement compatissant, le vétérinaire, c'est ce sous-médecin, selon moi, qui joue sur la corde sensible du gamin avec son doudou (en l'occurrence, le maître avec son animal) pour lui soutirer un max d'oseille au nom de l'amour pour la cause animale. Alors le pharmacien dans tout cela, pourquoi se prend-il un scud gratos alors qu'il n'a rien à voir avec la choucroute ? Comme ça, pour le plaisir. Le pharmacien, c'est ce mi-médecin mi-commerçant, qui te refourgue toujours le produit le plus cher parce qu'il est en cheville avec tel ou tel labo (c'est mon explication et même si ce n'est pas vrai, je m'en fiche, elle me plaît). Faussement préoccupé par le trou de la sécu, il te refile le médoc générique parce qu'il n'a pas le choix. En revanche, ça ne lui pose aucun souci de te donner plusieurs fois le même médicament qui coûte un prix fou si, comme moi, vous perdez souvent vos ordonnances et les avez donc en triple ou quadruple exemplaires. Hypocrite va ! Le notaire, pareil, c'est gratos. Ces petits bonshommes rabougris, tassés derrière des bureaux qui grincent comme au temps d'Émile Zola, qui font semblant d'écrire de leurs écritures de pattes de mouche des inepties datant de Mathusalem prouvant que tu es proprio de ton crédit immobilier, te délestant au passage d'une coquette somme pour te remettre en échange un imbuvable dossier copié-collé. Voilà, c'était mon quart d'heure "je me défoule". Les vétérinaires, les pharmaciens, et les notaires, pas la peine de m'écrire, je ne vous lirai pas !
Donc, le chat était dans la serviette, bien emmitouflé (pourquoi la serviette ? Parce que dans la caisse, il urine ou défèque systématiquement…). Nous voilà donc dans la salle d'attente du premier véto venu près de chez nous. Et, bien entendu, dans ladite salle d'attente, il y a mon ennemie : l'amie des bêtes. Souvent celle qui n'a pas de gosse ou qui vient de se faire larguer par son mec (ou les deux), ou la vieille fille incasable qui ne supporte pas un morpion mais qui dit "mon bébé" à tout bout de champ à son clébard ou son marcou. Moi, j'ai toujours aimé les animaux mais je les ai toujours pris pour ce qu'ils étaient, à savoir, des animaux. J'ai eu une véritable histoire d'amour avec mon chien Booboo. Mais je ne l'ai jamais confondu avec mon gosse. Idem avec mon chat Alex. Donc, mon ennemie est là et comme tous les ennemis de cette trempe, au nom de notre amour commun pour les animaux, elle se permet de me parler et de m'adresser un "Pauv' tite bête, qu'est-ce qu'elle a ?" De quoi j'me mêle ! "Rien du tout, lui répond-je de façon à clore instantanément le dialogue. Nous venons pour l'euthanasier." Voilà qui coupe court à notre amitié naissante, l'amie des bêtes fort choquée par mon ostensible désinvolture.
La fin d'un cauchemar
Le collecteur de porte-monnaie déguisé en docteur pointe le bout de son museau dans la salle d'attente et nous fait entrer avec le chat. Que peut-elle pour nous (à part nous délester d'un max de caillasse) ? "Rien de spécial, nous venons pour euthanasier le chat."
– Ah bon, mais pourquoi ?!
– Je vais te l'expliquer, madame, pourquoi.
Avec La P'tite, (c'est le nom de la chatte qui est dans la serviette orange), la relation a toujours été compliquée. Mais depuis deux ans et demi, elle a viré au cauchemar. Il y a deux ans et demi en effet, notre autre chat de 17 ans mourrait. Depuis ce jour, La P'tite s'est mise à pleurer. Le jour, la nuit. Dedans, dehors. Pas un pleur, une sorte de râle rauque et guttural qui pouvait durer plusieurs minutes. Nous l'avons au bout de quelques temps emmenée chez un autre de ces voleurs dédiés à la cause animale et surtout aux comptes bancaires des proprios de bestiaux et nous avons eu le droit à des examens en bonne et due forme. 220 euros de prise de sang et plusieurs diagnostiques proposés : diabète qui pourrait provoquer des maux de tête insupportables, insuffisance rénale, ceci ou cela. Car le misérable a royalement balayé la piste du deuil non fait de l'autre chat avec qui La P'tite avait vécu pendant 15 ans… Nous étions sans doute un peu trop poètes sur ce coup…
Quelques jours après la prise de sang en or massif, le bougre me laissait un message sur mon portable. "Madame Thieulen, j'ai une bonne nouvelle pour vous : j'ai reçu les résultats. Votre chat va parfaitement bien !" Ni diabète, ni insuffisance rénale, ni ceci ni cela. Bref, aucune explication technique à nous fournir. Nous voilà bien avancés. L'avare ne perd toute de même pas le nord et nous propose un traitement à base de lait maternel félin à diluer dans la nourriture pour "l'aspect psychique". Bien sûr, il nous vend ses gélules hors de prix et un mois après, on en est toujours au même point. Le chat "crie" encore plus fort. Le jour, nous réveillant plusieurs fois par nuit… Une sorte de colère familiale sourde commence à monter contre la bête qui pourrit notre sommeil quotidien… Nous tentons tout : les tranquillisants félins et mêmes humains, la sur-affection avec droit de monter dans le lit (c'était pourtant formellement interdit), les pistolets Nerf du gamin pour l'apeurer, rien n'y fait. Les cris ont continué, ils se sont intensifiés en volume et en nombre. D'autres symptômes de déséquilibre se sont ajoutés. La P'tite urinait dans les chaussures, déféquait sur les bas de rideaux, elle avait des crises de stress sur la tapisserie, les pieds de tables. Elle est même montée sur un meuble pour y laisser une géante mare de pisse. Bref, un cauchemar sans fin qui a duré deux ans et demi. DEUX ANS ET DEMI.
Mon copilote de vie et moi savions que dorénavant, il n'y avait qu'une solution : la faire mourir. Nous aurions pu l'étouffer, la bourrer de médicaments mais n'ayant aucune prédisposition pour le crime, nous avons opté pour la méthode la plus propre et la plus hypocrite, le véto et sa piquouze salvatrice… Seulement voilà, facile à dire, mais très dur à faire. Nous avons lâchement laissé traîner la chose, repoussant chaque fois l'échéance. Pourtant, nous nous rendions bien compte que nous souffrions tous de la situation : nous, nerveusement parlant, elle, rejetée de fait, par la famille épuisée de ne plus pouvoir supporter l'insupportable…
Le 2 janvier 2014
C'est le 2 janvier, après des semaines particulièrement intenses de hurlements que nous avons décidé de prendre notre courage à quatre pattes. Peu fiers mais déterminés. La fossoyeuse en blouse bleue a pris le ton de la circonstance ; ayant entendu nos arguments, elle a eu la délicatesse de nous délester de 105 euros avant de procéder à "l'acte" afin que nous puissions nous éclipser avec notre peine dès que l'animal serait occis.
L'euthanasie se déroule, en deux temps. Il y a une première injection qui endort le chat puis l'injection fatale qui lui donne la mort. J'ai serré très fort le chat contre moi pour la première injection comme dans un dernier élan de tendresse qui nous avait tellement fait défaut ces derniers mois. Puis quand le chat s'est endormi, je l'ai allongé sur la table en métal. La croque-future-morte nous a proposé de partir pour l'injection finale, ce que j'ai catégoriquement refusé : nous serions là jusqu'au bout assumant notre décision et bouclant la boucle du chemin parcouru avec ce chat tellement bizarre. 17 ans de vie commune tout de même.
J'ai sorti un mouchoir en papier pour essuyer la bave qui sortait de sa gueule et j'ai tenté de rentrer la petite langue pendouillante pour lui redonner un air un peu digne. Elle avait les yeux ouverts mais ne voyait déjà plus. Puis, la véto a injecté le sérum de mort dans son rein et j'ai posé ma main sur son poitrail pour palper les derniers battements de son cœur, être en contact jusqu'à la fin. Au bout de quelques minutes, la mort n'est pas venue et le cœur battait toujours la chamade. Il y eut quelques respirations plus poussées et une petite buée sur la table métallique sur laquelle la chat allait mourir. Face à celle qui s'accrochait à la vie, la véto a dû réinjecter de nouveau le produit meurtrier (heureusement, nous avions payé avant, elle nous l'aurait sans doute facturé). Puis nous avons encore attendu de longues minutes. Bien entendu, de grosses larmes dégoulinaient le long de mes joues. Quelle infinie tristesse de donner la mort à un être vivant. Quel paradoxe quand moi je lutte pour sauver ma peau de guetter un ultime souffle que j'ai moi-même désiré.
Le souffle ultime arriva enfin. C'était fini. Le petit chat est mort cette fois. Nous l'avons laissée, silencieuse pour la première fois depuis longtemps. Peut-être enfin apaisée, j'ose l'espérer.
Nous allons retrouver une vie normale à la maison et un sommeil ininterrompu. Les deux jours qui suivirent la mort du chat et jusqu'à cet instant présent où j'écris ce récit, je repense à La P'tite, notre difficile cohabitation. Moi qui l'ai tant maudite, je suis aujourd'hui triste. Pas de son absence, car les cris ne me manquent pas. Triste de cette fin de vie sans amour, pleine de colère, de fatigue, de stress.
Et mon autre résolution pour 2014, c'est que je n'aurai plus jamais d'animal domestique à qui donner la mort un jour de janvier.