DLXX.

Au restaurant. Je ne dirai pas lequel. Situons-le, sans grand risque, dans le périmètre du Vieux-Marché. Au sens large. L’enseigne est estimée pour sa renommée et ses petits prix. Cette dernière expression me fait toujours sourire. Jamais de gros prix, toujours des petits, quand ça ne sont pas des prix doux. J’attends sans impatience la saison des prix tout court. Elle finira par arriver. Enfin, bref.

Nous sommes, Eva et moi, près de la baie vitrée. Cela nous sépare de la terrasse aux touristes (pas pleine, il fait encore froid). A cette table, en salle, nous sommes en retrait. Isolés. Surtout du regard goguenard des garçons. Ces derniers, de l’intérieur, guettent le chaland comme les vautours de l’Oklahoma. En moins tranquilles cependant. De plus, à s’y attarder, ce regard de prédateur se double d’un dédain certain pour notre peu d’empressement à prendre l’apéritif ou de choisir le menu Découverte. A chacun sa relégation. On voit qu’avec nous, ce ne sera pas une bonne table.

Comme dans nombre de restaurants d’aujourd’hui, la carte est plus prétentieuse qu’appétissante. Elle se veut avant tout culturelle. Et jamais pittoresque ou amusante. Eva, femme pratique, s’est mise dans la tête de manger du saumon. Simple et court. Son ascendance norvégienne y est-elle pour quelque chose ? Jamais loi, ses ancêtres la regardent de près. Autant dire que ça n’est guère le lieu. Si saumon il y a, il est tartiné de miel corse ou mariné dans le poivre du Sichuan. Ou tout comme. Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout. Nos modernes restaurateurs semblent avoir appris leur métier chez Nicolas Boileau (la satire en moins). Avec eux, tout est compliqué, embrouillé, tarabiscoté. On n’offre pas à manger, on se fait valoir. Ici et ailleurs, car en face, on pariera que c’est la même chose. Tant pis pour les Chinois, Allemands ou Britanniques qui, dehors, déambulent. A cet instant, quelles sont leurs pensées ?

Et nous, attablés, itou. Je vous laisse choisir nous a dit le serveur. Et il est reparti sur son perchoir. Mais, jeune homme, on se perd à choisir. Ce que j’aime au restaurant (souvent) c’est qu’on me guide, voire qu’on m’impose un plat ou un menu. Mon idéal restera toujours celui de la cantine, là où les syndiqués râlent avec raison. Peut-être un restant de maoïsme, moi qui n’en fit jamais grand cas ? Allez savoir. Je dis ça pour six touristes asiatiques qui viennent de faire leur entrée.

Bon, alors, ce menu ? Eva n’est pas plus certaine que moi. Nous sommes du même avis : ce saumon manque de conviction. Voulant nous sortir de l’embarras, je questionne le serveur. A votre avis, ceci ou cela ? Je m’attire cette réponse que je qualifie d’historique : Monsieur, vous vous adressez au mauvais serveur, je n’aime ni le saumon, ni les épinards. Et je vous passe le sourire goguenard filtrant cette répartie. Plus je vieillis et moins j’aime perdre mon temps. Il m’a suffi d’un regard et d’un signe d’assentiment d’Eva. Menu refermé, nous avons levé le camp.

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