Les habitués des réseaux sociaux et des forums en ligne, connaissent tous cette expression: «le Point Godwin». Le point Godwin c’est le point que l’on marque quand, au cours d’une discussion qui dégénère, on en vient à invoquer le IIIème Reich ou la figure d’Adolf Hitler pour noircir son contradicteur, le disqualifier définitivement.
Récolter un point Godwin revient donc à nazifier l’adversaire et de ce fait, le plus souvent, à se disqualifier soi-même tant le qualificatif semble exagéré, hors de proportion, ridicule.
Un jeune philosophe, François de Smet, s’est penché sur ce phénomène dans un livre qui vient de paraître à cette rentrée: «Reductio ad Hitlerum. Une théorie du point Godwin», publié aux PUF. Sous les apparences ludiques d’un folklore venu d’Internet, le Point Godwin permet en effet de soulever toutes sortes de questions troublantes sur notre époque. La question de notre rapport au mal, celle de la place envahissante prise par le nazisme dans l’imaginaire contemporain, mais aussi celle de la spécificité des débats en ligne, plus instantanés, plus rapides, qui nous conduisent souvent à donner autant de poids à des mots écrits en temps réel, proches du langage parlé, qu’à des phrases longtemps mûries et réfléchies.
Comme on l’apprend dans le livre, c’est Mike Godwin, avocat new-yorkais, usager des premiers réseaux sociaux au début des années 90, qui donna son nom à cette «règle» qu’il énonça ainsi: «Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de un.» S’approche de un, c’est-à-dire devient absolument certaine.
Ainsi, 70 ans après sa défaite, le nazisme continue à fournir le cadre référentiel, le point de butée, l’impasse de toute discussion. Joseph Goebbels, patron de la propagande hitlérienne, l’avait prédit en son temps: «L’Histoire se souviendra de nous: nous aurons été les plus grands hommes d’Etat de tous les temps, ou les plus grands criminels.» On a maintenant la réponse à cette question qui le hantait: c’est bien en tant qu’épouvantails et non en tant que héros que ses amis et lui sont restés. Mais la question reste aujourd’hui entière de savoir si cette colonisation des imaginaires par les fantômes du nazisme est le signe que nous sommes devenus incapables de penser le mal au-delà de cette référence. Ou si elle est au contraire le signe qu’un processus de désacralisation, de banalisation, de la référence au IIIème Reich est en cours.
Le paradoxe du « Point Godwin », ce bonnet d’âne de l’internaute, cette médaille de la honte du web, c’est tout de même que ce réflexe de pensée revient à faire passer systématiquement pour un agité du bocal celui qui convoque le souvenir des années 30 pour penser le présent, celui qui, à la manière de Marx, estime que ne pas se remémorer l’histoire «c’est se condamner à la revivre». A force de craindre la paralysie du débat intellectuel par les oripeaux du IIIème Reich, on en vient à banaliser des propos, des idées, qui hier encore auraient posé problème, telle est bien la crainte de François de Smet.
Il y a une spécificité des débats sur les réseaux sociaux parce que le rapport à l'écrit a considérablement changé. Internet – comme le SMS privilégie un écrit bref, instantané, proche du langage parlé, mais qui est reçu et compris comme un écrit sanctifié et signé. C'est l'une des causes des dérapages quotidiens sur les réseaux sociaux: on fait revêtir à des propos de comptoir parfois dignes de l'insulte échappée au volant, la valeur normée d'un écrit, et possiblement du délit de presse classique. Le web est un espace juridique qui engage tout locuteur; mais il ne faut pas éluder non plus que la «pensée parlée» propre à la Toile se heurte aux excès de l'immédiateté. Or la pensée, écrite ou parlée, est par nature ambivalente et évolutive. Si les émetteurs se doivent d'être plus prudents et réfléchis, les receveurs devraient être plus indulgents par rapport au poids réel qu'une parole en ligne ou qu'un tweet a dans l'esprit de l'intéressé.
Au-delà de cette banalisation, il y a bel et bien une singularité de l'insulte «nazi». Traiter quelqu'un de Khmer – ou d'ayatollah -, c'est viser une radicalité jugée excessive de son discours et dénoncer des oeillères idéologiques fleurant bon l'intégrisme. Avec le nazisme, on est dans une transgression supplémentaire, plus enfouie et plus inavouable: l'amour de la force, la volonté de puissance s'imposant au conformisme des faibles, et, en funeste filigrane, l'ombre de la solution finale, c'est-à-dire le paroxysme culturel et historique du crime de l'homme contre l'homme.
Le nazi, c'est le «méchant» universel qui fascine autant qu'il horrifie, parce qu'il incarne l'icône de la consistance et de l'homogénéité, que l'être humain admire avec honte et refoulement. Comme toute borne, la légitimité d'un point Godwin s'étiole dès qu'elle vous empêche de réfléchir. Il y a deux problèmes :
D'une part, toute comparaison est par nature un exercice incomplet et condamné. Confucius nous rappelle que l'expérience est une lampe dans le dos qui n'éclaire que le chemin déjà parcouru. L'idée que l'Histoire se répète est une antienne postmoderne rassurante qui nous cache la contingence et l'imprévisibilité complète des événements, aussi désagréable soit-elle.
D'autre part, le traumatisme du nazisme vient de l'imposition graduelle du totalitarisme et du caractère progressif de la mise en place de la solution finale; cela inocule chez l'homme moderne le virus du soupçon permanent, invitant à repérer la menace dans ses premiers balbutiements – ce qui amène parfois, hélas, à criminaliser des intentions et non des actes, à contre-courant de notre conception juridique classique. Tous les débats liés à la liberté d'expression et aux lois pénalisant le racisme se réduisent à cette question des intentions, dont il faut à chaque fois décortiquer le contexte au scalpel.
Comme la menace est considérée comme redoutable par le miroir de l'Histoire, les restrictions de la liberté d'expression s'en trouvent justifiées. Les nazis ont pour eux les attributs d'une fascination morbide et rituelle qui a pu galvaniser les foules: uniformes, marches aux flambeaux, chants, gestuelles, saluts… Tout cela mobilisé au nom d'une idéologie fondée sans complexe sur la haine et la puissance.
C’est cela qui fait résonner le nazisme comme la représentation directe et simple de l'insulte infamante, parce qu'elle incarne l'angoisse même contre laquelle se construit notre civilisation : que le fort écrase le faible et que le monde le permette. Dès lors, dans un chaos où ne subsiste plus de candidat au bien ou au juste apte à faire consensus, il est normal que la boussole du mal que constituent les nazis fasse recette ; elle est notre dernière certitude, car elle s'est forgée dans l'irréductibilité de l'expérience. C'est parce que nous croyons moins à l'évanescence des idées qu'à l'âpreté des faits que Hitler a pu revêtir un costume d'Antéchrist du mal fort commode à une époque dépourvue de consensus sur le bien.