Pourquoi le « GIEC de la biodiversité » est mal parti

LE MONDE |  le | Par Stéphane Foucart

 

L’organisme est encore inconnu du public mais il est destiné à un grand avenir. Formellement créée en avril 2012, la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a une mission cardinale. Il s’agit d’opérer régulièrement la synthèse des connaissances disponibles sur la biodiversité, sur les impacts de son érosion et sur les pistes d’action possibles pour la préserver. L’IPBES sera donc à la sauvegarde des richesses naturelles ce que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est à la lutte contre le réchauffement. Une conférence s’est d’ailleurs tenue à Paris, jeudi 6 novembre, pour jeter les premiers ponts entre les deux organisations.

L’IPBES disposera-t-il jamais du crédit de son aîné, créé en 1988 et devenu depuis une autorité incontestable sur la question climatique ?

Ce n’est pas sûr. Pour comprendre, il faut s’intéresser à l’un des deux premiers rapports que l’IPBES devra rendre. Celui-ci, dont une première version sera prête en décembre, porte sur le déclin des insectes pollinisateurs.

Ce phénomène – dont l’effondrement des abeilles est la part médiatisée – pourrait avoir dans un avenir proche des conséquences importantes sur les rendements de nombreuses cultures. Un grand nombre d’études, rassemblées cet été par une cinquantaine de scientifiques internationaux dans la revue Environmental Science and Pollution Research, soulignent la responsabilité déterminante des nouvelles générations d’insecticides agricoles, dits « néonicotinoïdes », mis sur le marché dans les années 1990.

Or, qui trouve-t-on parmi les experts chargés par l’IPBES de travailler sur la question ? Des scientifiques précisément employés par Syngenta et Bayer, qui commercialisent ces produits… Le conflit d’intérêts est donc à la fois patent et institutionnalisé. On peut bien sûr rétorquer que l’excellence doit primer et que le reste est secondaire. C’est peut-être vrai. Mais, en l’occurrence, une simple recherche dans la littérature savante sur les apports des intéressés à la science montre qu’ils ne sont là que pour représenter leurs employeurs. Si l’on accepte qu’établir des faits scientifiques, comme prétend le faire l’IPBES, ne se négocie pas entre parties prenantes, il y a là un léger problème.

Désastre

Certes, les experts du privé sont en nombre très limité : deux sur un total de vingt et un dans deux des six groupes de travail. Quant aux autres experts, ce sont des universitaires ou des scientifiques d’organismes de recherche publics. Mais cela n’exclut pas d’autres conflits d’intérêts, par le biais de financements, de liens tissés entre leurs institutions et l’industrie agrochimique, de rémunérations comme consultant, etc. A l’IPBES, on assure que chacun a dû remettre une déclaration détaillant ce type de liens avec les industriels. C’est heureux. Mais, hélas, ces documents ne sont pas publics…

Faut-il être aussi suspicieux ? Il faudrait en réalité l’être plus encore, tant l’expertise publique sur le sujet a été ces dernières années un désastre à peu près général – avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui sur le déclin global des insectes, mais aussi l’effondrement de l’étage supérieur de la chaîne alimentaire, avec la réduction massive des populations d’oiseaux.

Soyons donc suspicieux. Et observons l’évolution les déclarations publiques de Simon Potts, professeur à l’université de Reading (Royaume-Uni) et coprésident du comité de l’IPBES. Réagissant à la décision européenne d’établir un moratoire sur trois néonicotinoïdes, il déclarait en avril 2013au Guardian : « Le moratoire est une excellente nouvelle pour les pollinisateurs. Le poids des preuves données par les chercheurs indique clairement que nous avons besoin de supprimer progressivement les néonicotinoïdes. »

Message fort et clair. Six mois plus tard, devant des parlementaires britanniques, il tenait un discours assez différent : « Pour les néonicotinoïdes, il n’y a actuellement pas de consensus sur leurs impacts létaux et sublétaux [sur les pollinisateurs] dans l’environnement. » Il ajoutait que la conduite d’une étude « rigoureuse et indépendante » sur le sujet serait « compliquée par le moratoire européen »

« Nouvelles découvertes »

Pourquoi ce revirement ? Interrogé en mai par Le Monde, l’intéressé répondait : « Comme devrait l’être tout bon scientifique, je suis ouvert à de nouveaux éléments de preuve, et mes opinions peuvent changer avec de nouvelles découvertes » – sans en dire plus sur ces « nouvelles découvertes ».

Au côté de huit chercheurs académiques (parmi lesquels un autre membre du comité d’experts de l’IPBES), M. Potts signait en mai 2014 dans la revue Proceedings of the Royal Society B une étude de cadrage sur l’évaluation des effets de ces fameux néonicotinoïdes. Le papier plut tant aux industriels que la Crop Protection Association – le syndicat britannique des pesticides – le diffusa dans un communiqué de presse. Mais les esprits chagrins ont immédiatement noté que, en contravention avec les règles de publication de la revue, ni le financement de l’étude ni les conflits d’intérêts éventuels de ses auteurs n’étaient spécifiés… Sollicité, le publishing editor de la publication assurait au Monde, début juillet, qu’il demanderait des précisions aux auteurs. Quatre mois plus tard, celles-ci n’ont toujours pas été apportées.

Faut-il, dans ces conditions, faire confiance à l’IPBES ? Bien sûr, son travail devra être jugé sur pièces. Mais ses responsables devraient avoir à l’esprit que l’expertise n’est pas si différente de la justice. Comme le veut l’adage, il ne suffit pas qu’elle soit rendue avec impartialité : il faut aussi, pour être acceptée, qu’elle soit l’image de l’impartialité.

 

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