Le Monde.fr | | Par Harold Thibault (Shanghaï, correspondance)

C’est aux confins du Tibet que la Chine construit une série de barrages controversés sur le fleuve Yarlung, connu en aval côté indien sous le nom de Brahmapoutre. La première turbine d’une première retenue, le barrage de Zangmu, a été mise en service, dimanche 23 novembre. Les cinq autres sections de cet ouvrage à 9,6 milliards de yuans (1,26 milliard d’euros) produiront de l’électricité dès l’année prochaine.
A plus de 3 300 mètres d’altitude, le plus puissant barrage de la région autonome du Tibet aura alors une capacité de 510 mégawatts, selon la presse officielle. Déjà, les planificateurs chinois ont pensé à la suite. En janvier 2013, le gouvernement a donné son approbation à la construction de trois retenues supplémentaires sur ce même cours d’eau qui traverse le plateau tibétain d’ouest en est avant de tourner en une boucle qui forme l’un des plus importants canyons de la planète. Il poursuit ensuite sa descente en Arunachal Pradesh, un État du nord-est de l’Inde dont une partie est également revendiquée par la Chine.
La priorité de Pékin, en proie à des besoins croissants en énergie, est de réduire la part du charbon dans son mix énergétique, face à une pollution atmosphérique devenue source d’un vif mécontentement populaire. Le plan énergétique qui court de 2011 jusqu’à la fin 2015 prévoit d’accélérer le développement des barrages hydro-électriques sur les fleuves Yarlung, mais aussi Salouen et Mékong.
Centrale au fil de l’eau
Mais ces ouvrages réalisés en amont attisent les tensions avec les États voisins situés en aval, alors que le Brahmapoutre forme au Bengale indien et au Bangladesh l’un des deltas les plus fertiles et une des régions les plus densément peuplées de la planète. Côté indien, en particulier dans les États du Nord-Est, on s’inquiète de voir ce concurrent stratégique contrôler les flots d’un fleuve vital.
Dans leurs réponses à la partie indienne, les officiels chinois se veulent rassurants. Ils répètent que le barrage de Zangmu est une centrale au fil de l’eau, employant le débit du fleuve – élevé dans l’Himalaya – sans nécessiter une importante retenue au-dessus des turbines, ce qui évite une réduction du flot en aval. « Les barrages planifiés n’affecteront pas la prévention des inondations ni l’écologie des zones en aval », a promis lundi la porte-parole du ministère des affaires étrangères, Hua Chunying.

Faute de transparence sur les futurs projets, la nouvelle surenchère de retenues sur le Yarlung préoccupe pourtant Yang Yong, un géologue aventurier basé à Chengdu (ouest) qui monte régulièrement des expéditions pour suivre la dégradation des cours d’eau prenant leur source sur le plateau tibétain. Joint par téléphone, M. Yang raconte avoir effectué sa première mission sur le Yarlung au Tibet dès 1998 et y être retourné presque chaque année depuis. « C’est le cours d’eau qui subit la pire dégradation du plateau », juge le spécialiste. Il dit y avoir déjà constaté le problème de désertification rapide de la région ainsi que l’augmentation des coulées de boue et inondations pendant la saison des pluies, du fait des dérèglements climatiques.
Voix discordantes
Ailleurs, la construction de barrages chinois a déjà eu des conséquences sur le niveau du Mékong dans les pays d’Asie du Sud-Est, de même que le remplissage du barrage des Trois-Gorges a conduit à une baisse du niveau des eaux dans certains lacs dans les provinces chinoises situées plus bas sur le cours du fleuve Yangzi. Des voix discordantes s’étaient fait entendre dès le stade de la planification de cet édifice géant (d’une puissance de 22 500 MW) présenté comme une prouesse technique chinoise et approuvé en 1992, mais le gouvernement n’avait reconnu qu’en 2011 l’existence de « problèmes urgents à résoudre » autour de la retenue en matière de relogement des familles déplacées, de protection de l’environnement et de prévention des catastrophes géologiques.
Yang Yong juge que la construction de barrages dans l’Himalaya, une région à l’écologie sensible, devrait cette fois-ci reposer sur une étude précise d’impact environnemental et géologique, et sur une prise en considération des intérêts de chaque pays concerné. « Or, je n’ai pas vu beaucoup d’études publiées sur ce sujet », s’alarme le chercheur.
Les experts proches du gouvernement, de leur côté, ne manquent pas de faire valoir que New Delhi est mal placé pour émettre des critiques, car l’Inde envisage elle-même de construire deux barrages sur le Brahmapoutre en Arunachal Pradesh, et ce, sans se concerter davantage avec son voisin du dessous que Pékin ne l’a fait avec Delhi. « Elle a totalement ignoré les intérêts du Bangladesh dans la partie basse [du Brahmapoutre] », écrivait à l’automne 2013 Li Zhifei, une chercheuse sur les relations internationales en Asie issue de l’Académie des sciences sociales de Chine, dans le très nationaliste Global Times.
L’empressement côté chinois et indien à exploiter le Yarlung inquiète Yang Yong. Et le chercheur de juger : « Si l’Inde et la Chine se lancent dans une course aux barrages sur ce fleuve, ils signent son arrêt de mort. »
The post La Chine lance un barrage controversé au Tibet appeared first on Duclair Environnement.