En novembre 1869, Gustave Flaubert publiait L’Éducation sentimentale. On le sait, le roman, sous-titré histoire d’un jeune homme, passe souvent pour l’archétype du roman d’apprentissage. Apprendre quoi et à qui ? Condensé de trois essais de jeunesse, le livre fut longtemps une référence. Cependant, noyé qu’il fut par des décennies d’analyses structurelles, on lui préfère aujourd’hui Madame Bovary. Dire : la casquette de Charles, la pièce montée du mariage, ou la scène de fiacre suffit à faire savoir qu’on sait. Personne n’en demande plus, sinon quelques imbéciles qui ne sauront jamais se tirer d’affaire.
Nicolas Pouzzoles est un garçon né vers 1994. De façon plus précise : né à Rouen. Lorsque commence le présent récit, Nicolas parle. Ou discute. Ou encore pérore. C’est selon ce qu’on a à dire de lui ou de ses amis. La scène se passe dans un endroit précis de la ville, café, galerie de peinture, atelier de remise en forme. On dira peut-être. Pour eux, c’est un lieu alternatif. Au parlé propre, cette appellation ne signifie rien. Enfin, pour nous. Mais beaucoup pour eux.
Au vrai, Nicolas Pouzzoles est un stoïcien. Il cherche à méditer, il veut vivre selon la nature et la raison. Il cherche le vrai bonheur. Il a lu chez un bon auteur : Sustine et abstine qu’on a traduit par « Supporte et abstiens-toi ». C’est comme un viatique provisoire. Une sentence comme chez d’autres ou une question de tee-shirt. Mais ça, Nicolas l’ignore. Pour le moment, il ne le sait pas. En ce moment, il parle. D’abondance et avec un air concentré. Sa voix n’est pas très chaude, presque métallique. Les mots se détachent un à un. Scansion d’acteur. La conversation a débuté par la mosquée de Cordoue (on se demande pourquoi !) puis nous sommes passés au Songe d’Hérode (parce que nous sommes en période de Noël ?) puis à un conseiller municipal écologiste, puis pêle-mêle, du center-park de Roybon (qui se souvient de quoi il s’agissait ?), de Thérèse Delpech (morte en janvier 2012), de Sylvia de Franz Schubert par l’ensemble Catonia. Que sais-je encore ?
Sur la table un peu haute, quatre verres dont l’un a contenu du coca-cola, deux autres de la bière, le quatrième un genre de menthe à l’eau. Nicolas Pouzzoles, et cela suffira, est vêtu d’un jeans usagé, d’un pull à col roulé de couleur rouille et d’un caban sans âge.
En admettant qu’on rédige le compte-rendu détaillé de la conversation, on mettrait à jour quelques probabilités, une ou deux certitudes, le tout enveloppé de lyrisme prophétique et de rhétorique abstraite. Ceci en mauvaise part. Si, derrière les discuteurs, un attardé écoutait, il aurait retenu qu’on s’arrangeait de mots plus que de phrases. Durant une heure, on parla insurrection, démocratie (vraie et fausse), vérité, vote, gouvernement, crise, réel, technique. Mais aussi pouvoir de la rue, soulèvement, intelligence commune, émergence. Je cite.
Mais si un tel récit existait, tout nous y demeurerait mystérieux : l’identité de son auteur, la date de sa composition, la trame de son intrigue. C’est donc qu’il faut poursuivre.