La brasserie de l’Échiquier est ici une adresse presque ancienne. Située à proximité du palais de justice (d’où lui viendrait son nom, dire pourquoi) elle occupe le fond d’une esplanade que bordent autant de terrasses qu’en offre cette situation idéale pour qui aime boire en verre au soleil. Mais de soleil en Normandie, il n’y en a guère. Ou si oui, parfois.
Sous l’esplanade, un centre commercial abrite la Fnac et quelques boutiques. Au-dessus de l’esplanade, une résidence de standing (à peu près) où logent retraités friqués ou cadres supérieurs non moins. Ailleurs, on trouve une bibliothèque publique, un restaurant chinois, un autre milanais, un petit supermarché. Quoi d’autre ? Beaucoup de vide. Les lieux sont de passages ou de divertissements. Qui disait : La vie s’y écoule au rythme des saisons ? La brasserie est grande, peu éclairée, dans un ensemble de couleurs indistinctes. Rouge, jaune, des tons bois, nuances du genre feuille morte. On y déjeune le midi, on y dîne le soir, mais pas très tard.
Le professeur Pierre Laurier est un type de même genre. Lui aussi est cadre supérieur, lui aussi fréquente la Fnac et les bibliothèques publiques ; il ne déteste pas manger chinois ou milanais, et s’il déjeune le midi, c’est à la même table, vêtu d’un vieux veston de tweed beige, d’une chemise marron foncée et d’une cravate sombre. Comme on dit : il n’est pas regardant. Ou encore : il se fond dans le paysage.
Lorsque Nicolas Pouzolles entra à l’Échiquier, Laurier avait à peine touché à sa bière Chimay (tradition monastique) pour laquelle il lui en coûterait 3,80 euros. Le ticket sur la table voisinait avec un livre fermé dont, à cette distance, on ne pouvait discerner l’auteur et le titre. Ou alors si oui : une couverture blanche ornée de ce qui semblait un fragment de fresque pompéienne. Les deux hommes avaient rendez-vous pour faire le point sur des recherches entreprises par l’un au bénéfice de l’autre. Nous y reviendrons.
Pierre Laurier, seul à sa table, semblait néanmoins poursuivre une conversation entamée de longue date. Mon ami, tu te crois politique, or tu n’es qu’un pêcheur à la ligne. Un amateur. Tu enfiles des vers de terre et tu attends que ça morde. En attendant les petits poissons, tu te prélasses avec tes amis. Vos discours ne vous coûtent rien. Sans doute, vous faites croire le contraire. Pour cela, vous prenez des mines de conspirateur et parlez par allusions. Tu m’as compris, Charly ? Question inutile car l’eau du lac est transparente. Charly et toi vous n’avez pas vous comprendre. Il suffit que vous vous regardiez. Vos mots ou vos œillades, autant de contemplations pour vous et pour les autres. Et crois-moi, le mot contemplation, doit s’entendre dans tous ses sens.
Moi là-dedans (c’est toujours Pierre Laurier qui soliloque) je suis seul dans ma salle de cours à enseigner saint Anselme, Cicéron ou Gustave Flaubert. Ceci sans difficultés. Même avec un certain plaisir. J’essaie de vous êtes agréable. Ou utile. En fait, je guette votre approbation. J’attends.