Hervé Bennezon, historien, vient de recevoir le Prix 2012 Talents de l'histoire décerné par le Conseil général de la Somme
Depuis le début de sa carrière d’historien, les recherches de Hervé Bennezon portent sur l’univers mental et culturel des populations rurales sous l’Ancien Régime. En s’intéressant à la consommation du café en Picardie à l’époque des Lumières, il évoque un pays à mille lieues de ce que l’on peut imaginer. « Je trouve plus passionnant de pénétrer l’intimité des chaumières pour découvrir ce qu’était réellement la vie de nos ancêtres », dit ce fin connaisseur de la culture Picarde, à laquelle il rend hommage.
Pour cet ouvrage, il vient d’ailleurs de recevoir le Prix 2012 Talents de l’histoire, décerné par le Conseil général de la Somme. Rencontre.
Vos précédents ouvrages ont exploré le système d’approvisionnement de Paris avant la Révolution, ou encore la vie en banlieue Parisienne. Pourquoi avoir focalisé celui-ci sur la Picardie au XVIIIe siècle ?
Hervé Bennezon : l’histoire de la Picardie au temps des Lumières a suscité très peu de travaux de la part des historiens. Celle des campagnes picardes encore moins. Le thème est réputé difficile d’accès, peut-être parce que les archives qui subsistent aujourd’hui sont des documents qui émanent avant tout des élites sociales du temps. Parce que la région est magnifique, attachante et détient une identité forte, j’ai voulu relever le défi, réaliser une fresque du quotidien des ruraux au XVIIIe siècle. Et mes découvertes ont dépassé les espérances, car les minutes des notaires royaux (en particulier les inventaires patrimoniaux des paysans) laissent finalement appréhender l’univers mental et matériel des Picards.
La proximité de Paris joue-t-elle un rôle dans l’histoire Picarde et le mode de vie de ses habitants ?
H. B. J’ai eu de très belles surprises, comme la découverte de ces pauvres ouvriers agricoles qui possédaient des cafetières en 1750. J’imaginais les ruraux nés sous la Régence de Philippe d’Orléans plus sensibles au feu de l’eau-de-vie qu’à l’arôme du café ! Et aux cafetières se sont ajoutées des tasses de faïence, des paysans portant redingote et lunettes, des livres relativement nombreux, des vêtements aux couleurs vives dès les premières années du XVIIIe siècle.
Les Picards n’étaient guère rétifs à l’innovation : l’introduction dans l’alimentation de la pomme de terre, mais aussi l’invention d’outils originaux voués à optimiser la production céréalière, sont autant d’indices d’une très importante dynamique née des échanges entre Paris et les campagnes.
Il est certain que d’incessants va-et-vient entre la Picardie et Paris – alors considérée comme une sorte d’Eldorado – brassaient les hommes, notamment les plus jeunes, qui devaient quitter la province pour gagner leur vie. Beaucoup devenaient soldats au service du roi, et Louis XV les projetait sur les champs de bataille de tous les continents. Les survivants revenaient, rapportaient des souvenirs d’Amérique, des idées nouvelles aussi.
Des idées… révolutionnaires ?
H. B. Les paysans alimentaient la capitale du royaume en céréales et en œufs, faisaient des rencontres à Paris et à Versailles, entretenaient des réseaux de solidarité pour se défendre collectivement contre les injustices sociales. Le rôle du célèbre tribun Gracchus Babeuf dans la défense des plus démunis est à ce titre remarquable et il lui a d’ailleurs coûté la vie. A ma grande satisfaction, j’ai retrouvé les paysans picards qui suivaient Babeuf, de véritables sans-culottes ruraux. Jusqu’ici, aucun historien ne s’était penché sur leur sort.
S’intéresser à la consommation du café au XVIIIe siècle en milieu rural, est-ce finalement un moyen de parler de la vie des populations agricoles et ouvrières, alors que l’histoire s’intéresse le plus souvent aux classes dirigeantes ?
H. B. Oui, en effet. Louis XV raffolait du café, c’est un fait. On connaît parfaitement la pièce du château de Versailles dans laquelle il le buvait, et c’est tant mieux. Comme historien, il me paraît tellement plus passionnant de pénétrer l’intimité des chaumières, de découvrir ce qu’était réellement la vie de nos ancêtres. Et au passage de tordre le cou à quelques idées reçues, parmi lesquelles celles que les femmes portaient des vêtements sombres et tristes, que les hommes ne suivaient pas de mode vestimentaire, ne savaient pas lire… C’est intéressant aussi de savoir par qui, pourquoi, et à quel moment, les Français se mettent à utiliser la fourchette à table ; de s’apercevoir que notre mode de vie actuel est en grande partie hérité d’une époque vieille de plus de deux siècles, quelque six générations que nous avons oubliées.
On imagine quand même que la Picardie du XVIIIe siècle était très différente de la Picardie actuelle, écartelée entre le grand Paris, le Nord et la Normandie… Au-delà du folklore, pensez-vous qu’il existe encore une identité Picarde ?
H. B. Évidemment. Si la Picardie a très précocement intégré l’aire d’influence parisienne, la bouillante « Nation picarde », déjà mentionnée par l’Université de Paris au Moyen-Âge, n’en a pas moins conservé une identité distincte. Identité qui se retrouve profondément marquée dans les paysages, et par mille et une racines historiques et culturelles qui rattachent les populations actuelles à celles qui les ont précédées. Comme l’a écrit le grand historien Jules Michelet au XIXe siècle, « l’Histoire de France semble toute entière entassée en Picardie ». A mon tour, je dirais que jamais l’Histoire de France n’a effacé la Picardie.
• « La vie en Picardie au XVIIIe siècle, du café dans les campagnes » (397 pages) est édité aux éditions Les Indes savantes (Paris) dans la collection La boutique de l’histoire.
L’auteur…
Hervé Bennezon, membre du Centre de Recherche Espace, Sociétés, Cultures (CRESC) de l’Université Paris-13 est enseignant, docteur en Histoire, docteur d’honneur de l’Université Paris-13. En 2006, il a obtenu le Prix de la Chancellerie des Universités de Paris. Ses recherches portent sur l’univers mental et culturel des populations rurales sous l’Ancien Régime.
Il a déjà publié « Histoire du Grand Paris, de la Renaissance à la Révolution », en collaboration avec Marie-José Michel et Robert Muchembled (Perrin, 2009, 415 pages), ou encore « Montreuil sous le règne de Louis XIV, un village à l’ombre de Paris » (Les Indes savantes, 2009, 494 pages).