Prévention spécialisée : l’Aspic fragilisée

En votant une baisse de moitié des crédits alloués à la prévention spécialisée, le Département porte un rude coup aux associations du secteur, comme l'Aspic localement. Des emplois sont en jeu mais aussi tout un travail de terrain. Ils ont d'abord été sonnés par la nouvelle, mais très vite l'équipe de l'Aspic, association de prévention spécialisée œuvrant sur le territoire de la commune, s'est mise en position de combat. Dans son viseur, la récente décision du Département de baisser de 50% les subventions aux neuf associations de la Seine-Maritime. Globalement, la prévention spécialisée se voyait attribuer 6,8 millions d'euros en 2012 contre 3,4 annoncés en 2013.
À Saint-Étienne-du-Rouvray, l'Aspic est connue et le travail mené par ses éducateurs reconnu. Mais évidemment, avec un budget alimenté à 90 % par les subventions du conseil général et à 10 % par la Ville, la coupe du Département fait craindre le pire. Actuellement, le conseil général reçoit les associations une à une. Durant cette phase de "négociations", à l'issue de laquelle chaque structure connaîtra exactement son sort, le Département n'a pas souhaité répondre à nos questions.
"Le Département est endetté, il cherche à faire des économies, notamment en diminuant ses dépenses dans le domaine de l'action sociale. Nous savions que la prévention spécialisée serait touchée, mais nous n'imaginions pas que ce serait dans ces proportions, assure la directrice de l'Aspic, Ghyslaine Morrow. Là on nous demande de nous recentrer sur notre travail de rue, de nous concentrer sur les jeunes de 13/18 ans et de laisser tomber les actions familles, mais ça n'a pas de sens. On ne peut pas déconnecter le jeune de sa famille. Nous défendons une vision de l'action sociale en immersion dans un territoire et donc avec les familles. Cela figure d'ailleurs clairement dans le référentiel d'actions pour 2010-2014 construit par le Département, les associations de prévention spécialisée et les villes concernées."
Selon le président de l'Aspic, Yves Houget, l'heure est grave. "On voudrait tuer la prévention spécialisée, on ne s'y prendrait pas autrement, mais c'est un très mauvais calcul à moyen terme. Le départ des éducateurs de rue des quartiers aurait des conséquences importantes. Cela casserait des liens construits pendant des années. Et puis notre statut associatif, avec un conseil d'administration, garantit une vie démocratique, en dehors du cadre traditionnel des institutions. Cela nous permet d'avoir d'autres relations avec les habitants parfois en froid justement avec les institutions. D'ailleurs la Ville sait très bien tout cela. Nous ne sommes pas toujours d'accord, mais nous menons un bon dialogue car chacun connaît la réalité du terrain."
Les cinq éducateurs de rue de l'association stéphanaise ont le sentiment que leur action n'est pas comprise. "Quand on me dit c'est quoi ton métier, je réponds c'est d'aider à construire des êtres humains en devenir, explique Lazare. Je nous considère comme des fantassins de la rue, on écoute les doléances de personnes qui se sentent souvent inutiles, abandonnées de la société." Sa collègue Sophie ajoute : "Nous prenons le temps de construire une relation de confiance, de voir les difficultés et surtout on essaye toujours de s'appuyer sur le potentiel des jeunes, des familles et du territoire. Nous tentons de redonner du désir à des gens qui n'en ont plus: donner envie d'aller à la mission locale, de passer son permis, d'avancer, pour ensuite rejoindre les dispositifs de droit commun. La plupart du temps notre public en est très éloigné."
Mais ceux qui parlent le mieux de l'Aspic et de son action, ce sont encore les habitants : jeunes ou moins jeunes. Ainsi, Younès assure avoir été profondément choqué en apprenant que l'Aspic pourrait être mise à mal. "J'ai 28 ans et je fréquente l'Aspic depuis que j'ai 10 ans. Je sais que les éducateurs sont toujours là quand j'ai besoin d'eux, qu'ils auront du temps pour m'écouter et me conseiller. Quand je suis en colère contre une administration qui ne me répond pas, qui me balade, Najia, l'éducatrice, me calme. Je sais que je n'ai pas à prendre un rendez-vous que j'aurai dans deux mois. Je suis bien considéré, c'est énorme déjà…" Mourad a un parcours compliqué qui mêle soucis administratifs, avec la justice, difficultés à trouver un logement. Il le dit tout net: "Sans Lazare et sans l'Aspic, j'aurais mal fini. C'est très dur de s'en sortir." Faeza aussi est très attachée à ses interlocuteurs: "S'ils ne sont plus là, qui nous écoutera ?" "Les projets dans lesquels on s'investit avec l'Aspic nous renforcent, ils nous donnent envie de continuer", poursuit Samia.
Mehdi, 18 ans, a arrêté l'école il y a deux ans déjà. Il participe à un projet lancé il y a trois ans et qui devrait aboutir, en ce début 2013, sur un séjour au ski que les jeunes ont contribué à financer. Avec son copain Tolga, il a distribué le journal Sur un plateau, confectionné et vendu des sandwichs lors de manifestations… "Ici j'ai trouvé des interlocuteurs avec qui je suis à l'aise…"
Éducatrice, elle aussi, Najia ajoute: "Nous sommes souvent face à des jeunes dégoûtés, ils ne trouvent pas de boulot, pas de stage à cause de leur nom et de leur adresse. Ce n'est pas évident dans ces conditions de se sentir citoyen. La plupart ont le sentiment de ne servir à rien."
Des mamans aussi affirment l'utilité de l'action de l'association de prévention spécialisée, avec leurs enfants mais aussi avec elles. "Je dirais que c'est un cheminement vers plus d'autonomie et de confiance", souligne Sabrina. "Je ne sortais plus de chez moi, j'étais très mal, se souvient Béatrice. Une éducatrice de rue m'a littéralement apprivoisée. J'ai participé à des actions, à des projets, on a parlé gestion du budget familial… Mais aussi on m'épaule quand j'en ai besoin avec mes enfants. J'ai beaucoup grandi avec l'Aspic, si bien que la cinquantaine passée je vais bientôt reprendre une formation professionnelle. Un truc inimaginable il y a encore peu !"

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