Bisphénol A : nouvelle alerte pour les femmes enceintes


http://www.sudouest.fr/2013/04/09/bisphenol-a-nouvelle-alerte-pour-les-femmes-enceintes-1019712-4696.php

L’ Agence de l’alimentation et de l’environnement (Anses) lance une nouvelle mise en garde contre ce produit chimique utilisé dans les contenants alimentaires, les tickets de caisse et les facturettes

La situation des femmes enceintes qui manipulent des produits imprégnés au bisphénol A – les papiers thermiques comme les tickets de caisse et les reçus de cartes bancaires – est la plus problématique. (archives Laurent Theillet)

Le bisphénol A, l’un des perturbateurs endocriniens les plus célèbres, est désormais cerné. Suspectée depuis des années d’effets délétères sur la santé humaine, ciblée par les pouvoirs publics qui en restreignent l’usage, cette substance chimique fait l’objet depuis ce mardi matin d’une nouvelle mise en garde émanant de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

  • Quels sont les risques pour la santé ?

L’avis, qui pèse quelques centaines de pages avec ses annexes, fait état d’un « risque potentiel pour l’enfant à naître des femmes enceintes exposées ». Ce risque porte sur la modification de la glande mammaire chez le fœtus, qui est susceptible d’entraîner ultérieurement des cancers du sein.

Bientôt interdit dans les tickets de caisse ?
Résultat de l’avis publié ce mardi, la ministre de l’Écologie Delphine Batho a annoncé qu’elle proposerait à la Commission européenne l’interdiction du bisphénol A dans les tickets de caisse. Elle a aussi demandé à l’Anses d’étudier les autres produits suspectés d’être perturbateurs endocriniens. Le Réseau environnement santé a salué ce « rapport courageux » qui aboutit à calculer des « valeurs toxicologiques de référence entre 5 000 et 20 000 fois inférieures » à celles défendues par l’EFSA. Ces valeurs sont d’ailleurs si faibles qu’elles conduiront à une interdiction progressive de l’usage du PBA, souligne le RES. De son côté, le député socialiste Gérard Bapt a appelé à supprimer le bisphénol A de « l’ensemble des contenants alimentaires » au niveau européen.

Chez l’enfant à naître, le bisphénol A pourrait aussi avoir des effets sur « le cerveau et le comportement, le métabolisme et l’obésité ou encore l’appareil reproducteur féminin », indique l’Anses.

Ces conclusions confirment les précédents travaux de l’Agence sur le sujet. En septembre 2011, celle-ci s’était déjà penchée sur les risques pour l’enfant à naître. Elle avait prôné son remplacement dans tous les articles de la vie courante pour lesquels l’opération était possible. Mais l’avis publié aujourd’hui est bien mieux étayé. Il repose sur l’exposition réelle des populations : par l’alimentation (80% de l’exposition), par l’inhalation de l’air ambiant et par voie cutanée (au contact des produits de consommation).

  • Où le trouve-t-on ?

Sans surprise, la situation des femmes enceintes qui manipulent des produits imprégnés au bisphénol A – les papiers thermiques comme les tickets de caisse et les reçus de cartes bancaires – est la plus problématique. Les caissières entrent évidemment dans cette catégorie. Mais également les femmes enceintes qui consomment de l’eau aux fontaines installées dans les entreprises. Celles-ci sont approvisionnées par des bonbonnes plastiques de type polycarbonate, résistantes aux chocs et aux variations de température, qui contiennent du bisphénol A. Et leur enveloppe plastique « largue » une partie de ce bisphénol A dans l’eau avalée.

Cette molécule de synthèse connaît d’innombrables applications industrielles dans les équipements automobiles, les amalgames dentaires, le matériel électrique et électronique, les jouets en plastique… Le bisphénol A a aussi été utilisé dans les biberons en plastique. Il entre encore dans la composition de la résine epoxy qui couvre l’intérieur des boîtes de conserve.

  • Interdit dans les biberons

Difficile d’y échapper, donc. Ce devrait être un peu plus aisé à l’avenir. Définitivement adoptée par le Sénat en décembre dernier après un marathon parlementaire long de deux ans, la loi bannit depuis le 1er janvier 2013 le bisphénol A des contenants alimentaires destinés aux enfants de mois de trois ans. Le changement le plus marquant concerne les biberons plastiques, translucides et incassables. Il était d’autant plus impératif que le chauffage du plastique favorise la migration du bisphénol A du récipient vers le contenu. La loi prévoit une deuxième étape au 1er janvier 2015, quand le bisphénol A sera interdit dans tous les conditionnements au contact des denrées alimentaires. Ce délai vise à laisser aux industriels le temps de trouver des molécules de substitution et à en vérifier l’innocuité. La bataille législative avait été initiée par le député PS de Haute-Garonne, Gérard Bapt, et relayé par sa collègue girondine Michèle Delaunay, devenue ministre déléguée aux Personnes âgées et à l’Autonomie.

« Cette nouvelle législation devrait conduire à une baisse très significative du niveau d’exposition au bisphénol A » juge aujourd’hui l’Anses qui s’inquiète pourtant des produits de remplacement à venir. Ceux-ci appartiennent généralement à la même famille de molécules, les bisphénols, qui ont des propriétés voisines. En particulier les bisphénols M, S, B, AP, AF, F et BADGE. « En l’absence de données scientifiques complémentaires, l’Agence n’encourage pas à utiliser d’autres bisphénols comme solution de substitution au bisphénol A », avertit l’Agence qui appelle à « la plus grande prudence ».

  • Pourquoi les scientifiques s’y sont intéressés

Les travaux sur le bisphénol A sont maintenant nombreux et convergents. Il est classé perturbateur endocrinien car il « mime » l’action des hormones femelles et trompe l’organisme receveur. Il est prouvé depuis plusieurs années qu’il augmente l’incidence des cancers mammaires chez le rat. Dans une étude publiée en mai 2012, il est apparu que les changements de morphologie de la glande mammaire dans la descendance touchaient également les singes.

Certains pays ont réagi rapidement. Le Canada a interdit le bisphénol A dans les biberons dès 2008. En France, l’Afssa (devenue Anses par la suite) a conclu à son innocuité cette année là avant de reconnaître pour la première fois le bien-fondé des alertes en 2010. Ce revirement s’est appuyé sur le fait que le bisphénol A peut entraîner des effets sanitaires inquiétants à des doses infimes. Ce qui tranche avec l’adage sacro-saint dans la communauté des chimistes qui veut que « la dose fait le poison ». Le Réseau environnement santé (RES) du toxicologue André Cicolella se battait depuis des années pour ce changement de paradigme.

Dans ce débat, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) reste encore à la traîne. Elle s’en tient au concept de la « dose journalière acceptable ». Son désaccord avec l’Anses sur l’innocuité du bisphénol A est de notoriété publique. Elle a cependant entamé l’an dernier une réévaluation du bisphénol A pour ses effets éventuels à faible dose.

 

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