Début 2013, une moitié de la population pensait que le déclin de la France n'était pas inéluctable. Aujourd'hui les trois quarts des Français pensent l'inverse et, parmi eux, six sur dix considèrent que le pays est sur un toboggan, entraîné dans une spirale irréversible. 2013 est l'année où l'opinion acte le recul de la France dans le monde.
Les Français ont toujours aimé l'Etat. Protecteur ou assureur, acteur ou initiateur : sa symbolique était rassurante. A la veille de l'élection présidentielle, après des années de tourmente politique et de crise financière, la majorité des Français en appelait à son intervention dans l'économie. La gauche libérale était devenue étatiste et la droite modérée était redevenue colbertiste. La crise des subprimes avait laissé la place à Florange et à un cortège de plans sociaux. En 2012, la majorité des Français (55%) souhaitait que l'Etat contrôle et réglemente les entreprises plutôt qu'il ne leur lâche la bride. Aujourd'hui une majorité (58%) pense que l'Etat devrait faire confiance aux entreprises en leur donnant davantage de liberté.
La crise de la représentation politique n'en finit pas de durer. Les Français critiquent, se dégoûtent de la politique, s'en éloignent et reviennent voter aux élections présidentielles. Entre deux, la défiance s'approfondit. La démocratie est atteinte. Le dépit les pousse désormais vers une attitude antipolitique dans une posture empreinte de radicalisation et de crispation. S'agissant des catégories populaires, on peut même parler d'exaspération. Les trois quarts d'entre elles ont basculé cette année dans le rejet du politique.
La France n'est pourtant pas prête à sombrer dans le nihilisme. Elle prend conscience de nouveaux enjeux, dessine de nouvelles perspectives où le pire n'est pas forcément la fatalité. Dans ce vide qui affecte le pays, créé par "l'écart" entre la déception du collectif et les aspirations de l'individualisme, s'ouvre un espace, un "entre" pour utiliser un concept cher au philosophe sinologue François Jullien. Et cet "entre", par le déplacement de perspective qu'il suscite, est propice au neuf.
La tentation du pays de manifester sa colère, dans les urnes comme ailleurs, est très forte. Les idées du FN ont progressé essentiellement dans le registre identitaire, là où les Français sont de plus en plus nombreux à rejeter l'immigration et exprimer leur peur de l'islam. Mais le FN déclame sans gagner en crédibilité. Le FN se banalise, mais ne convainc pas. Il reste une tentation défouloir et non une alternative sérieuse. Alors que le parti de Marine Le Pen prône le protectionnisme, l'étatisme et le retour au franc, les Français se prononcent pour des idées inverses mettant le FN en porte-à-faux sur le dossier central du moment : l'économie. L'image de Marine Le Pen n'a progressé dans aucun des baromètres de popularité en 2013. Le niveau d'opinions positives à l'égard du Front national s'est maintenu à 23% tout au long de l'année.
L'Europe a mauvaise presse. Comme l'indique l'Eurobaromètre, les Français, comme nombre d'Européens, s'éloignent de l'Union européenne, dont ils ne comprennent pas ce qu'elle apporte, en quoi elle protège et de quelle façon elle est un vecteur de prospérité. Pourtant, les Français sont favorables à l'union bancaire, aux éventuels transferts de souveraineté techniques dès lors qu'ils peuvent aider à gérer les crises de la dette. Ils restent surtout très largement attachés à l'euro. Ils ne veulent pas envisager le retour au franc. C'est le point cardinal de la résistance aux populismes qui cherchent à fleurir sur un terreau de désespérance.
En 2012, la grande majorité des Français (environ six sur dix) voulait élever des barrières et se "protéger" de la mondialisation. Aujourd'hui, une moitié pense que la France doit "s'ouvrir" au monde. En d'autres termes, s'adapter plutôt qu'adapter celui-ci. La thématique de la compétitivité s'est peu à peu imposée dans le débat public et dans les esprits.
La politique de réduction de la dette, en mettant au centre de l'attention les difficultés structurelles du pays, a fait la pédagogie de l'adaptation de la France à son environnement. La compétitivité comme axe de la politique économique a fait prendre conscience du passage obligé vers les réformes structurelles. Le maintien du modèle social à la française (retraites, prestations et protection sociale) comme axe peu visible de la politique sociale fait consensus. Au moment où il entame son année de mi-mandat, volontairement ou involontairement, François Hollande a remis au goût du jour, une forme de social-libéralisme.