Qui écrira (pas moi) une histoire de la rue des Bons-Enfants ? Pas l’officielle bien sûr, celle des vieilles maisons, des hôtels particuliers ou des ruines tangibles. Encore que… Mais celle des bars, des commerces, des habitants, tout de ce qu’on pourquoi on se souvient. De la vie qu’on y menait.
De l’Hôtel des Flandres, du Mexicana, du Lutin, du Candy, de Caro le pharmacien, de Stavros le tailleur, du marchand de bois et charbon, de la boulangerie qui faisait du si bon pain, de Nelly l’épicière, de Porraz le chauffagiste, de l’imprimerie Lecerf, du Garage de la Poste, de Ramon, de Schnul et Hirsh marchands de tissus, du papetier du début de la rue, etc.
Il y a peu, Michel D*** me disait : je suis né rue des Bons-Enfants, alors vous pensez… Oui, je pense. Tout semble dit dans cette phrase bien rouennaise. Comme : je suis de la Croix de Pierre, de la place du Vieux-Marché, de la rue Beauvoisine… Comme je suis de Darnétal, ou Déville, ou Sotteville, etc. J’ai connu une barmaid (ça ne se dit plus) qui affirmait : Je suis de Maromme, la famille Renault, vous connaissez ?
Non, je ne connaissais pas. Ou plus. Cette saynète se passait-elle au Mexicana ? Possible. Probable. Qui écrira le Mexicana ? Au début de la rue, côté Jeanne d’Arc, après la librairie du coin. Un bar américain comme il y en avait tant. Comme il y en avait trop, d’où ce genre mexicain. Pas le Mexique Tex-Mex d’aujourd’hui, mais un autre, celui tenant un peu (pas beaucoup) de la Soif du Mal. Ce film d’Orson Welles (Marlène Dietrich et Charlton Heston) doit dater des années où le bar était en pleine activité. Cause à effet ? Ce n’est qu’une impression.
Lumières tamisées, cuir rouge, tapis en peau de vache, bar de cuivre, abat-jours de parchemin, grands cendriers. Et toujours cette figurine du gentleman Johnnie Walker dont le sourire veillait, mi complice mi-goguenard sur vos fins de nuit. Ici on ne buvait pas de Mojitos, mélange inexistant, mais du Manhattan, cocktail américain comme il se doit. A noter que le barman se prénommait Mario et qu’il était italien. Comme il se doit.
C’est au Mexicana que je suis mort d’avaler trop de Manhattan. Mort de façon provisoire bien entendu. Pour un bon Manhattan, il faut un peu d’angustura, un peu de sirop de sucre de cannes, un brin de whisky de grain et pas mal de Noilly-Prat. Tout vient du dosage et de la qualité des ingrédients. En fait, je suis mort au Manhattan lorsque Mario (qu’est-il devenu celui-là ?) a vendu.
Certains soirs, il n’était pas rare que Marlène Dietrich vienne prendre un verre. Voilà un pan d’histoire locale à sauver. Elle arrivait tard, après le passage des hirondelles, une fois les rideaux tirés. Nous étions peu à la reconnaître. Elle aussi. Charme intact, son sourire flottait au dessus des bouteilles. Dans l’air enfumé tout devenait rouge, vert, jaune, parfois bleu. Il faudrait que je rentre disait-elle. Mais dehors il faisait trop froid. Mario, un autre…