CCCLXI.

L’urbanisme des années Cinquante et Soixante s’érigeait à l’Est avec des incursions vers les hauts de la ville et, selon l’heure, le Sud. Un des défis de ces dernières décennies aura été l’extension de la ville du côté de l’Ouest. Cette avancée de western, pour Rouen, est une révolution culturelle. Autrefois, sinon pour acheter des bagnoles, pourquoi serait-on allé du côté du Mont-Riboudet ?

Il n’y avait là-bas que du portuaire ou de l’entreprise, un monde aussi exotique qu’étrange. Pour tout dire, un espace laborieux. A tous points de vue. On y allait aussi pour un certain terrain, une certaine lumière, de l’espace. Presque de l’air frais. Sinon l’incessant flot de la circulation, quelle calme atmosphère que celle d’emprunter, en promeneur du dimanche, ce fameux Mont-Riboudet. Lorsqu’il faisait beau, on pouvait aller déjeuner au Saint-Fiacre, aux Six Troënes, à la Maison Blanche, tous restaurants mi-routiers mi-familiaux.

Rien n’y était excessif. Pour qui avait de l’imagination, tout y était charmant. Heures écoulées. On pouvait, l’après-midi, monter vers Mont-Saint-Aignan, escalader des rues aux noms sans mystère : du Bel-Air, du Coteau. Aussi rue Morel-Fatio ou Thomas-Dubosc, illustres oubliés. L’excursion invitait à la modestie, surtout en regard de la postérité.

Suivant la saison, s’il faisait beau, on passait par le cimetière de l’Ouest où dorment tant de gens de peu. Puis s’effectuait la descente, vers le port, le retour au monde du travail. On arpentait de nouvelles rues aux noms moins imprécis : d’Alger, Lisbonne, Tanger, Constantine… Encore une heure à marcher. On rejoignait les vapeurs à quai.

Tout ça, cet esprit d’escapades et de douceur de vivre, de travail serein et d’entreprise solide, a disparu. Remplacé par des projets, d’abord lointains, puis des travaux. Aujourd’hui on recommence à vivre. La promenade sur les quais (à laquelle je ne croyais pas) est devenue un label local. On longe l’eau jusqu’au nouveau pont Flaubert (finalement, vu de près, une horreur). Si on a le temps, on pousse jusqu’à la fin du boulevard Richard Waddington. Là, au plus loin qu’on puisse aller. Vers la mer.

On revient et passant devant ce qui reste du Chai à vin, on maugrée. Puis, comme souvent, on a envie de pisser (le grand âge !). On fait alors une halte au supermarché des Docks. Là, s’oublie le passé. Si je suis fatigué, il est possible de s’asseoir et de boire un café. Par conviction, on regarde les enfants jouer sur des tapis de lumière. Plutôt que d’être dehors aurait dit Geneviève. Elle prononçait déhors.

Verrais-je ce quartier neuf, la Luciline, dont on nous vante l’excellence ? Et celui de la presqu’ile Rollet ? Ira-t-on se promener avec mesure dans l’éco-quartier ? Quelle fin de siècle pour ce nouveau ? Autant de questions oiseuses à l’heure du thé et des arguments publicitaires.

Il existait, rue de Constantine, un immense hangar de béton. Un arc de cercle. C’était là le garage des bus, ceux de la ctr devenue tcar. Il a été détruit il y a déjà pas mal de temps. Lui aussi témoignait. Mais de quoi ?

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