Rouen : Les fantômes de l’armada

Rouen : Les fantômes de l’armada
 


Extrait Patrimoine Normand N°68
Par Erick Follain et Dominique Pitte

 

1 et 2. Château de Tancarville (76). Un navire a été gravé sur la face interne du parapet de la terrasse de l’une des tours du châtelet d’entrée (au premier plan, sur la photo). (Photo © E. Follain.) 

Les navires qui se sont rassemblés à Rouen au début du mois de juillet (2006) ont aujourd’hui regagné la mer. Ils nous ont rappelé que la Seine est depuis longtemps empruntée par une multitude d’embarcations vouées à la guerre, à la pêche, au commerce ou au transport des hommes. D’innombrables graffiti, gravés sur les murs des églises, châteaux, manoirs ou maisons répartis de part et d’autre du fleuve, ont gardé le souvenir de bateaux aujourd’hui disparus. Durant plusieurs siècles, des mains anonymes ont reproduit dans le calcaire ou dans le plâtre l’image d’une grande variété de navires qui constituent une formidable armada de pierre.
Le recensement et l’étude des graffiti maritimes est une discipline récente, dans laquelle notre région a joué un rôle pionnier. C’est en effet dans les années 1950 qu’Henri Cahingt s’attache à leur recensement et leur étude, centrés sur la région de Dieppe et la vallée de la Seine ; il démontre l’intérêt de ces recherches à l’occasion d’une communication au premier colloque d’histoire ma­ritime qui s’est tenu à Paris en 1956 et prolonge ses recherches par une exposition intitulée « graffiti du Moyen Âge au XVIIIe s. », accueillie en 1964 par le château-musée de Dieppe. Dans un ouvrage intitulé « Les murs qui parlent », publié un quart de siècle plus tard, l’auteur remarque que « les graffiti ne se trouvent que dans les régions où le matériau les permet : pierre calcaire, plâtre, mortier lissé » ; il conclut qu’on en rencontrait en grand nombre dans la vallée de la Seine et que les plus beaux d’entre eux se trouvaient à l’embouchure du fleuve, à Honfleur, 
Harfleur, Quillebeuf et Vatteville-la-Rue, "métropoles historiques de la navigation ". 
En 1976, nombre de graffiti sont collectés par Alain Joubert, Eric Rieth et Jean Lepage, au cours d’une étude des bateaux votifs des églises du Val de Seine réalisée dans le cadre du Parc Naturel régional de Brotonne ; Anne-Sophie Sergent entreprend, à la fin de la décennie suivante, des investigations sur un territoire beaucoup plus vaste. Des recherches sont venues encore plus récemment enrichir le dossier et montrent que les graffiti marins se répartissent régulièrement le long du fleuve jusqu’à Rouen, comme l’a montré la collecte effectuée  par Nicolas Wasylyszyn dans le canton de Grand-Couronne.

Eglise Notre-Dame-de-Bonport, à Quillebeuf-sur-Seine (27). Intérieur, pilier nord-ouest du carré du transept. (photo © E. Follain.)

Eglise paroissiale de Trouville-la-Haule (27). Extérieur du bas-côté sud. (photo © E. Follain)

La diversité des représentations est grande et va de la simple évocation en quelques traits d’une barque à la reproduction jusque dans ses moindres détails d’un trois-mâts : les hommes sont curieusement absents de la plupart de ces dessins. Si un nombre important de ces œuvres anonymes se sont concentrées sur les églises, elles sont cependant loin d’être absentes des châteaux, manoirs ou bâtiments agricoles qui longent le fleuve. Les historiens de la marine ont reconnu dans ce corpus des navires allant de la fin du Moyen Âge au début du XXe siècle ; si bon nombre de  na-

Arrêtés par le pont, une multitude des navires se massent le long des quais de Rouen. Ce spectacle impressionnant a été figuré par Jacques Gomboust dans son plan de la ville, en 1655.

vires sont aisément identifiables, par les détails du dessin, et par là-même datables, il n’en est pas de même pour des représentations plus symboliques ; c’est le cas de ces embarcations dont la coque est constituée par un simple croissant, surmonté par un trait vertical figurant le mât, reliés entre-eux par des traits obliques en guise de haubans : certains auteurs ont cru reconnaître des navires médiévaux, dans ces gravures qui ont la plupart du temps été effectuées sur des supports datant de l’époque moderne. Analysant les milliers de graffiti relevés sur des églises de Picardie, Normandie et Île-de-France, Christian Montenat et Marie-Laure Guiho-Montenat notent que « quels que soient les événements dont on ait voulu garder le souvenir, on constate que la pratique consistant à confier une mémoire aux murs des églises était rare jusqu’à la fin du XVIe, croissante tout au long du XVIIe, atteignant sa plus grande fréquence au XVIIIe, et disparaissant rapidement dans les premières décennies du XIXe siècle ». Au vu de la représentation de la Seine sur le plan de Rouen par Jacques Gomboust en 1655, on comprend que ces navires qui parcouraient en si grand nombre le fleuve ont constitué une source d’inspiration pour les auteurs des graffiti.
La partie résidentielle du manoir de la Vigne, au Mesnil-sous-Jumièges (76). (photo  D. Pitte).
La partie résidentielle du manoir de la Vigne, au Mesnil-sous-Jumièges (76). (photo © D. Pitte).  
Les motivations de ces gravures sont diverses, et il convient, lors­que l’on aborde ce point, de considérer l’emplacement où elles ont été exécutées. Anne-Sophie Auger-Sergent pense que dans les lieux de culte, elles « ont sans conteste un sens sacré et se rattachent aux ex-voto ». Christian Montenat et Marie-Laure Guiho-Montenat précisent que dans la plupart des cas « les bâteaux gravés ont sans doute cette vocation déjà reconnue pour d’autres types de graffiti : être des “memento” qui gardent la mémoire des disparus et appellent les prières à leur intention ».
Luc Bucherie avance de son côté que « cette approche religieuse n’explique pas tout et ne tient pas toujours compte des très nombreux graffiti maritimes laissés sur des monuments profanes » ; il ajoute que « la fascination exercée sur l’homme par les navires doit également être prise en considération dans toute tentative d’explication globale ». C’est ainsi qu’on ne saurait attribuer une signification religieuse à ce navire gravé sur le parapet de la terrasse de l’une des tours du châtelet d’entrée du château de Tancarville ; on imagine plutôt un guetteur cherchant à tuer le temps en fixant dans la pierre l’un des navires qu’il voyait passer sur la Seine. C’est également le cas des graffiti retrouvés sur les cloisons intérieures du Manoir de la Vigne, au Mesnil-sous-Jumièges, que l’on soupçonne être l’œuvre de paysans au repos, ou dans l’attente d’une tâche.

Manoir de l’abbaye de Jumièges, à Norville (76). Graffito exécuté sur le mur extérieur du bâtiment situé rue de la Mare (face au chevet de l’église paroissiale qui comporte également de nombreux graffiti). (photo © E. Follain.) 

Localisation des graffiti sur fond de carte par Cassini (XVIIIe s.)

Localisation des graffiti sur fond de carte par Cassini (XVIIIe s.)

Quels que soient leur origine et leur emplacement, ces représentations se rejoignent pour former un vaste corpus iconographique éclairant des pans parfois mal connus de l’histoire et de la vie du fleuve. Leur nombre est tel qu’il est difficile d’en envisager un recensement exhaustif ; d’autant que les bateaux gravés ne se concentrent pas seulement aux alentours immédiats du fleuve et qu’on en rencontre également à l’intérieur des terres, comme au manoir d’Ecretteville-les-Baons, au cœur du Pays de Caux (cf. Patrimoine Normand n° 52, no­vembre 2004 – janvier 2005, p. 42-49). 

Cette flotte immobile continue à fasciner et il n’est pas une année sans qu’une publication ne se fasse l’écho de nouvelles découvertes ou rappelle l’existence de ce patrimoine à la fois discret et fragile ; c’est le cas du dernier bulletin de la Commission des Antiquités de la Seine-Maritime (tome LIII, 2005) qui signale la présence d’un grand nombre de graffiti de navires sur l’église de Montigny, près de Rouen, précisant qu’ils se trouvent (comme c’est souvent le cas) sur le mur extérieur sud de la nef. Ces mentions ou recherches sont cependant trop rares et trop éparpillées pour contrer de façon significative l’érosion qui affecte ce patrimoine. Traductions de cro­yances et de traditions populaires, ces témoignages ne bé­néficient pas de la même considération que les œuvres émanant de la culture officielle et sont menacés par de nombreux périls.

Eglise paroissiale de Vatteville-la-Rue (76), extérieur du bas-côté sud. (photo © E. Follain.)


Eglise paroissiale de Vatteville la Rue. (photo © E. Follain

Réalisés pour une bonne part sur la face externe des murs, les graffiti sont atteints par la dégradation naturelle de la pierre sous l’effet des intempéries ou par le vandalisme. A l’intérieur des bâtiments, la fragilité du support sur lequel ils ont été gravés peut nuire à leur conservation : c’est le cas des cloisons de plâtre où nombre de bateaux ne subsistent plus qu’à l’état de traces uniquement détectables avec un éclairage rasant. Les travaux effectués sur les édifices ne les respectent pas toujours ; enfin, la démolition d’un bâtiment agricole peut s’accompagner de la disparition de nombreux signes qui n’ont pas été repérés.
 

La dégradation naturelle des supports peut parfois entraîner la disparition partielle ou complète de certains graffiti, comme ici sur l’église de la Cerlangue. (photo © E. Follain.) 

Le relevé, la photo, le moulage, prolongés par une publication, constituent autant de manières de garder la trace de ce patrimoine qu’il n’est pas toujours possible de maintenir dans son intégrité.
A l’opposé des représentations du fleuve proposées par les peintures et gravures, les graffiti maritimes nous impressionnent par leur puissance d’évocation. Ils constituent un lien avec ceux de nos ancêtres qui ont animé ou ont été impressionnés par le spectacle offert par le fleuve ; ils méritent de ce simple fait toute notre attention.
Les recherches sur 
les graffiti maritimes
 
Il est impossible de nommer, dans le cadre de cet article, tou­tes les études – abouties ou en cours – consacrées aux graffiti dans notre région. Nous nous bornerons à quelques références susceptibles de guider le lecteur dans une recherche plus approfondie.
Citons tout d’abord le remarquable ouvrage intitulé « Prières des murs », consacré par C. Montenat et M.L. Guiho-Montenat aux graffiti (maritimes ou non) exécutés aux XVIIe et XVIIIe siècles sur des églises de Picardie, Normandie et Ile-de-France. Cette étude a été publiée en 2003 par le Groupe d’Etude des Monuments et Œuvres d’Art de l’Oise et du Beauvaisis –GEMOB. Ce travail constitue, de notre point de vue, une référence sur la manière de classer et interpréter ces traces. Les auteurs ont évité le piège de l’extrapolation, dans lequel il est si facile de tomber lorsque l’on s’attache à percer les motivations des auteurs de graffiti.
Il est également impossible d’ignorer l’important travail réalisé par Luc Bucherie, en particulier dans le sud-ouest de la France. L’auteur a évoqué notre région dans un article intitulé « Panorama des graffiti maritimes des côtes du Ponant », publié dans les actes du VIIe colloque international de glyptographie qui s’est déroulé à Rochefort-sur-Mer en juillet 1990.
On retrouvera le travail d’Henri Cahingt dans le catalogue intitulé « Les murs qui parlent. Le navire en graffiti du Moyen Âge au XVIIIe siècle » édité en 1990 à l’occasion d’une exposition organisée au château-musée de Dieppe.
Continuatrice du travail d’Henri Cahingt, Anne-Sophie Auger-Sergent a consacré en 1991 une thèse de doctorat aux « graffiti marins de la Normandie ». On trouvera une synthèse de son travail dans « Les graffiti à sujets maritimes de la Normandie du XIIIe au XIXe siècle », publié en 1996 dans le n° 55 des Cahiers Havrais de recherche Historique. L’auteur a évoqué une part de ses recherches dans « Le passé maritime et fluvial de Vatteville-la-Rue », paru dans le n° 3 de notre revue, juin-juillet 1995, p. 72-77.
(Les citations figurant dans le corps de l’article sont tirées des publications qui viennent d’être évoquées.)


Eglise paroissiale Saint-Martin de Villequier (76). Mur sud. (photo © E. Follain.)
 



 

 

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