Au moment où la Commission s’alarme sur l’approvisionnement en matières premières de l’Europe et préconise une croissance de l’industrie extractive sur son territoire, l’ONG Gaïa foundation dénonce une relance de cette industrie à travers le monde.
« L’approvisionnement en matières premières, vital pour l’industrie de haute technologie d’aujourd’hui, devient de plus en plus problématique », note la Commission européenne, qui a proposé, le 29 février, la mise en place d’un partenariat d’innovation européen sur les matières premières, afin de soutenir la prospection, l’extraction et la transformation des matières premières.
« La valeur des ressources minérales inexploitées en Europe, à une profondeur de 500 à 1.000 mètres, serait, d’après les estimations, d’environ 100 milliards d’euros. Les nouvelles technologies permettront d’extraire davantage en profondeur, dans des zones plus éloignées et dans des conditions hostiles », indique la Commission, qui estime qu’il « convient également de prendre des mesures pour trouver des substituts aux matières premières critiques et améliorer le recyclage des 17 kg annuels de déchets d’équipements électriques et électroniques que chaque citoyen de l’UE produit aujourd’hui ».
Le vice-président de la Commission industrie et entrepreneuriat, Antonio Tajani, souhaite que tout soit mis en œuvre « pour faire de l’Europe le leader mondial en termes de capacités de prospection, d’extraction, de transformation, de recyclage et de substitution d’ici à 2020″.
Le même jour, l’ONG Gaïa foundation alerte, dans un rapport, sur cette course à l’exploitation de nouveaux gisements et regrette que les efforts ne portent pas davantage sur la lutte contre le gaspillage des ressources.
Une forte croissance au Nord comme au Sud
L’industrie extractive est très dynamique aujourd’hui. « Son ampleur, son expansion et son accélération sont bien au-delà de ce que nous imaginons », alerte Gaïa foundation dans un rapport. Selon elle, les acquisitions de terres pour l’exploitation minière, pétrolière et gazière se multiplient à travers le monde et constituent une menace pour les communautés autochtones, les agriculteurs, les écosystèmes…
Au cours des dix dernières années, la production de minerai de fer a connu une croissance de 180 %, celle du cobalt de 165 %, celle du lithium de 125 % et celle du charbon de 44 %. En Chine, le secteur minier a augmenté de 30 % entre 2005 et 2010. Même progression pour les exportations minières du Pérou en un an. Dans le sud du pays, dans la région de Puno, les concessions minières ont presque triplé entre 2002 et 2010. En Afrique du Sud, des investisseurs internationaux s’intéressent aux gaz et huiles de schiste dont les gisements couvriraient 10 % du territoire. Ce boom de l’industrie extractive ne se limite pas aux pays du Sud. En Amérique du Nord et en Europe, l’huile et le gaz de schiste, les sables bitumineux attirent les convoitises.
« La prospection a également augmenté de façon exponentielle, ce qui signifie que cette accélération massive de l’extraction se poursuivra si des concessions sont accordées aussi librement qu’elles le sont maintenant », prévient le rapport.
Gaïa foundation rappelle les dégâts causés par ces industries : « D’énormes friches industrielles sont créées à ciel ouvert, elles arasent les sommets des montagnes. L’eau y est utilisée de manière vorace et les réseaux de distribution d’eau potable sont pollués, la couche arable est contaminée, l’air est pollué… ».
Consommation galopante et nouvelles technologies
La forte demande en matières premières à l’échelle mondiale nourrit cette renaissance. La hausse des prix des métaux, des minéraux, du pétrole et du gaz incitent l’exploitation de nouveaux territoires jusque-là peu rentables. L’amélioration des technologies d’extraction permet également d’accéder à des gisements inaccessibles jusque-là ou de moindre qualité. « L’innovation peut jouer un rôle primordial en aidant l’Europe à relever les défis auxquels elle doit faire face dans le domaine des matières premières. Ainsi, les opérations commandées à distance et l’automatisation dans les mines souterraines, de même que l’utilisation innovante de la biolixiviation, peuvent contribuer à rendre l’activité minière de l’UE plus compétitive et plus durable », note la Commission européenne. L’exploitation de ces sites moins accessibles entraîne pourtant davantage de dommages environnementaux (prélèvement de terre, sable, roche, eau…), souligne Gaïa foundation.
Autre problématique pointée du doigt par l’ONG : les technologies « vertes » (véhicules électriques, panneaux solaires, éoliennes…) très gourmandes en terres rares. Un point également souligné par la Commission : il est nécessaire « d’améliorer l’accès aux minerais pour favoriser le développement de produits à faible intensité carbone, tels que les modules photovoltaïques en couches minces, les systèmes d’éclairage économes en énergie et les véhicules électriques. Il y aurait également des retombées positives sur d’autres secteurs de croissance, comme les avions à réaction technologiquement avancés destinés au transport de passagers, l’optique infrarouge et les fibres de verre » aucune remise en cause du modèle actuel.
Gaïa foundation regrette que l’accent ne soit pas mis sur la consommation et l’économie de ressources. Elle rappelle que le programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) estimait dans un rapport qu’un scénario business-as-usual conduirait à un triplement de l’extraction des ressources globales d’ici 2050, un scénario non soutenable.
« Or, il y a peu d’incitations ou de règlements pour assurer que les différents acteurs de la chaîne de production limitent le gaspillage et l’obsolescence des produits. Réutiliser, recycler, développer des systèmes qui utilisent de manière efficace les matériaux réduirait significativement notre impact », estime l’ONG.
Si la Commission européenne, dans son projet de partenariat, indique vouloir développer de nouvelles techniques de recyclage ou de meilleures pratiques de collecte et de traitement des déchets, celle-ci ne dresse cependant aucune hiérarchie entre économies de ressources et croissance de l’exploitation : « L’innovation peut contribuer à accroître l’approvisionnement en matières premières de multiples façons, que ce soit grâce à de nouvelles méthodes d’exploitation minière, à une meilleure conception des produits rendant leur recyclage plus efficace ou encore grâce à des moyens permettant de récupérer les métaux rares à partir de déchets. ».
