CCCXCVIII.

L’autre jour, à la radio (France-Culture) émission sur Béatrix Beck ; dans le journal, article sur Léonard Bordes ; dans l’actualité, mort de Georges Mathieu. Qu’ont-ils tous à se rapprocher, à me poursuivre ? Ces trois là, connus et aimés (un peu) pourquoi à quelques jours près se mobilisent-ils ? Viendraient-ils me tirer les pieds ? Ils s’ennuient ? Qu’ils patientent. Je ne les oublie pas. J’arriverai quand j’arriverai.

Comme disent les tricoteuses : Attends, je finis mon rang. C’est chez Phildar qu’on apprend à vivre. Ou survivre. Ou continuer, ce qui revient au même. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers, Pénélope et son tricot, Ulysse et ses voyages, tout se vaut. Vivre dans un port console de ne pas voyager. Vieil adolescent, sortant des bureaux de mon père, longeant le quai du Havre, je passais devant une boutique dite Au Marin chic. Cet embarquement, déjà, me suffisait. Peut-être aussi étais-je fermé au romantisme de la mer, des îles et des ancres. Un psycho quelque chose vous en dirait peut-être plus ? Gardons-nous d’aller y voir plus avant.

Y eut-il jamais des marins chics ? Chez les grands couturiers, peut-être. Ou dans les romans de Joseph Conrad. Ou de Jules Verne, auteur moins chic que le précédent. Un peu par désœuvrement, j’ai lu hier (ou avant-hier) Face au drapeau, roman méconnu du second. Toujours emballé d’avoir décidé de lire un Jules Verne, et toujours déçu en le refermant. Ça n’est que ça ? Oui. L’exact contraire de Conrad : toujours à rechigner pour lire ou relire Nostromo ou Au cœur des ténèbres. Puis, une fois achevé, on se dit que tout de même.

Au Marin chic, lorsque celui-ci existait encore (je veux dire le vrai, pas le faux), il y avait à l’entrée du magasin, sur l’extérieur, un oiseau mécanique. Battant des ailes, tournant la tête, il chantait lorsqu’on passait devant ou lorsqu’on ouvrait la porte. Qui écrira trente lignes sur les carillons d’autrefois en usage chez les commerçants ? Tel type de sonneries, de tintements, clair, sourd, frais, obscur, limpide… Pénétrer dans une boutique était comme un avertissement. De quoi ?

Il fut un temps, très ancien, où l’on trouvait à Rouen ni jeans ni pantalon à pont. Pour ce, deux seules adresses : Au Marin chic du quai du Havre, et Aux Stocks réunis de la rue de la République. Mais dire aussi qu’il fut un temps, très ancien, où porter des jeans ne se faisait pas. Quant à porter des pantalons à pont, c’était indiquer… seigneur, comment vous dire… qu’on aimait la marine. Avec ou sans Conrad, avec ou sans Jules Verne. Encore que.

Dernière chose et sans rapport avec ce qui précède : il paraît que la boutique de lampes anciennes de la rue aux Juifs, dite Mauve et goût, va fermer. Encore une singularité locale qui nous manquera. Et en rassurera d’autres ; que voulez-vous, le commerçant rouennais craint surtout qu’on parle de lui. Sa devise est limpide : tiroir-caisse et modestie. Voilà pourquoi il ferme tôt et vote à gauche.

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