Lors de ma déambulation quotidienne (mon médecin m’y encourage : il faut marcher monsieur Phellion) je longe la rue Saint-Lô. Au croisement avec le lycée, j’aperçois une banderole, des pancartes, un groupe avec porte-voix. De loin on perçoit ardeur et détermination. Bientôt une jeune femme m’arrête. Il s’agit de signer une pétition pour sauver l’Antarctique (ou l’Arctique ?). Fidèle à mon habitude, je refuse poliment. Je ne signe pas les pétitions. Question de principe. Hélas, ma vacuité du moment me fait entrer dans des justifications aussi vaseuses qu’embrouillées.
La jeune femme (pas tant que ça) est si convaincante (et mes raisons le sont si peu) qu’elle finit par me convaincre (pas tant que ça). La lassitude serait-elle mère des convictions ? Je signe le formulaire de la Verte Paix. Ne fut-ce que pour les ours blancs dis-je avec un sourire. Ah non, se récrit la militante, il s’agit de forages, de pêches intensives, de recherches minières, de grands enjeux planétaires, pas de plantigrades déboussolés (j’interprète).
Fatigué et presque transis (21 juillet !), ce manque d’humour m’horripile. Seigneur, comme cette pétitionnaire est sérieuse, sentencieuse, inspirée. Pour tout dire, pôle contre pôle, elle rejoint les Salutistes des périodes de Noël (nous y sommes presque). Pour me convaincre d’avoir, en signant son papelard, contribué à sauver l’Arctique (l’Antarctique ?) elle martèle un argument choc : ce sont les gouttes d’eau qui font les océans.
Hélas, mademoiselle (madame plutôt car on ne dit plus demoiselle) j’ai 81 ans. Je sais que jamais les gouttes n’ont fait les océans. Au mieux, elles roulent dans les caniveaux et finissent dans les égouts. Ensuite, absorption, dilution, disparition. Que voulez-vous qu’on en dise ou qu’on en pense ? Rien ne sera pardonné, tout sera oublié.
Seulement voilà, ma Salutiste a la foi. Ours blancs ou pas, il faut, pour elle aussi, marcher. Le sort du monde en dépend. Sauver le monde ou sauver son âme ? Sans aucun doute, en sauvant le premier, on sauve la seconde. Mais, chère sœur, sister devrais-je dire, être au monde, je veux dire d’aussi près, n’est-ce pas y participer ? Qui sommes-nous pour vouloir réarranger la planète ? Humains, pauvres humains !
L’indifférence aussi est une vertu. Tout ce qu’il nous est possible doit être fait. Vous n’auriez pas un euro, pour manger ? Oui, mon ami, et même pour boire. On s’en doute, j’écris ceci au calme. Le temps s’est remis au beau : la situation n’est peut-être pas si désespérée. Ma rencontre fut mélancolique. Pendant qu’elle me débitait sa salade, j’observais ma greenpeaceuse (sauf vo’ respect) du coin de l’œil. Ardente, militante, mais fatiguée. Un regard déjà ancien. Je gage que sa foi ne tardera pas à vaciller. Puis à s’éteindre.
J’oubliais de dire qu’une fois rentré, j’ai parcouru sans passion le prospectus de ma prêcheuse. En page trois, il arbore bel et bien l’ours blanc redouté. J’avais donc tort d’avoir raison. Ultime précision (comme on dit Ultima Thulé) : il s’agit de l’Arctique. L’Antarctique est lui, parait-il, hors de danger. Et grâce à qui ? A Félix !