Fille du paradis au Rive Gauche : la prostitution sans fard

Putain. Sans fard et sans détour, c’est ainsi que la Canadienne Nelly Arcan se revendique, lorsqu’elle évoque sa vie d’escort-girl dans laquelle elle a basculé, jeune étudiante en littérature venue de sa campagne. Une vie de prostitution de luxe, réservée aux plus jeunes et jolies filles qui se voient proposer les meilleurs hôtels et les clients les plus riches dans un faux-semblant d’accompagnement consenti ! Une vie au cœur de "Fille du paradis" présenté au Rive Gauche le 23 octobre. Putain : Nelly Arcan ramène  à son juste statut de travailleuse du sexe, dont elle revendique non tant la liberté et l’aspect contractuel d’une relation de travail, que le labeur nécessaire à la jouissance des clients. Ou plutôt DU client, dans l’indifférenciation des sexes, corps, visages qui l’observent, la désirent, la déshabillent, la traversent, la tuent finalement — Nelly Arcan s’est suicidée à 36 ans.
C’est ce texte, cru, âpre, lucide qu’Ahmed Madani a choisi d’adapter au théâtre avec pour interprète la juvénile Véronique Sacri, pour laquelle on tremble du début à la fin, tant elle semble plonger avec son personnage dont elle porte le cri déchirant, le visage baigné de larmes. L’idée d’adaptation peut paraître à première vue saugrenue. Comment ce qui se livre dans le tête-à-tête intime du lecteur et de l’auteur, peut être mis en scène et porté ainsi en place publique ? Ahmed Madani est aidé par le livre et par l’intelligente lecture qu’il en fait. "Fille du paradis" n’est pas un témoignage impudique, ni un déballage narcissique, encore moins une confession. Entre une éducation religieuse délivrée par les sœurs, celles qui se dépossèdent de leur nom et de leur corps et la piété malsaine d’un père qui cherche dans la foi à se purger de désirs incontrôlés, Nelly Arcan n’a aucun penchant pour la religion qui culpabilise. 
L’intelligence de la mise en scène est justement de s’appuyer sur le fait que le texte est d’abord œuvre de littérature. Non de fiction, mais de ce travail sur le langage qui seul permet de réinventer le réel pour le donner à comprendre. En l’occurrence ici, on s’intéresse à ce qui construit la putain, notamment dans le regard de l’autre, de l’homme. Un travail de mise à nu non pas des corps, mais des mécanismes sociaux, psychologiques de la domination et de la fabrique d’images à fantasmes — travail en écho duquel s’inscrit tout récemment par une autre canadienne, l’écrivaine et essayiste Nancy Huston, "Reflets dans un œil d’homme" (ed. Actes Sud). Autrement dit : comment le regard des autres vous institue comme putain. Et comment on choisit de s’y conformer, car la liberté, parfois le plaisir, ne sont jamais totalement absents du propos. On pense à Sartre qui imaginait avec Saint Genet, comédien et martyr "montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste et que seule la liberté peut rendre compte d’une personne en sa totalité". 
Ahmed Madani et Véronique Sacri, au magnétisme et à la présence stupéfiants, déploient toute la finesse de leur compréhension et donnent une belle leçon de ce que peut être, littéralement, une mise en scène. Seule face au public, dans un décor évoquant les bars à hôtesses, vêtue sobrement de noir,  Véronique Sacri s’approprie avec un naturel confondant non seulement les mots, mais le phrasé, ces variations d’intensité et de rythme qui permettent d’exprimer l’indicible, jusqu’au malaise. Toutefois, le but n’est pas de choquer. Ainsi, quand le propos frise l’insoutenable, le noir complet permet d’éviter le malaise des regards dans une configuration restreint de salle ou le face-à-face est inévitable — qu’on se rassure ou s’en désole, les hommes se sont faits rares pour l’occasion. Respiration parfois électrique, parfois délicate et poignante, la voix fragile de PJ Harvey vient offrir ce qu’il faut d’exutoire à la folie qui gagne et à la douleur qui cogne sur le plateau.
Bruno Lafosse

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