Toujours à propos de bière, je me souviens que le seul endroit où l’on pouvait boire de la gueuze à la pression, était le Petit-Bruxelles. Ce café existe toujours, mais loin de ces temps anciens. Y boit-on encore de la gueuse ? Mais qui boit de la gueuze ! Il fut aussi un temps, plus ancien encore, où je buvais mon café du matin au Bénélux. C’était, comme il se doit, sur le boulevard des Belges. Le Petit-Bruxelles, lui, se trouve rue Saint-Éloi. Je raconte ça pour m’en souvenir.
Boit-on de la Guinness ? De la Porter ? J’ai fréquenté des ouvriers qui, à la pause de midi, faisaient des kilomètres. On passait devant tel ou tel routier : ah non, pas là, c’est d’la Jupiler. Plus loin : là oui, ça va, c’est Pelican. Tout ça sur les chantiers dont j’avais à m’occuper. En tant qu’architecte, on doit déjeuner avec les hommes du chantier. Et ne pas payer l’addition. L’apéritif à la rigueur. C’est plus difficile à présent : trop de nationalités et plus d’alcool.
Saint-Éloi est un quartier qui a changé. Comme les hommes de chantier. Il y a peu de temps, j’ai assisté à un office des morts au Temple. Plus temps d’aller vérifier si, au Petit-Bruxelles, etc. Seigneur, comme les messes protestantes sont pénibles. Personne ne montre son chagrin, l’assistance baille aux anges, les officiants se congratulent. Je préfère les catholiques ; au moins leur hypocrisie est moins jouée. Ils le sont avec conviction. Enfin, ce que j’en dis et le reste.
Mais je m’éloigne de la bière (encore que). C’est que je ne digère plus le vin. Les vignes du Seigneur s’éloignent. Je finirai à la Vichy. Ou Badoit. Je ne vous ennuie pas j’espère, avec mes histoires ? Léone, mon aide-ménagère ne boit pas d’alcool. Son origine gabonaise, sans doute. Avec Carabine, on pouvait pousser la bouteille. Dubonnet, Byrrh, St-Raphaël, pas de préférence. De Saint-Éloi à l’archange Raphaël, que de distance, que de concessions.
A ce propos (à vous de faire la liaison) je suis allé à la Saint-Romain. Pas seul, qu’irais-je y faire ? Avec Léone et sa fille. Celle-ci, seize ou dix-sept ans, n’est pas passée inaperçue Chez Tante Francine. Pourvu que ça dure, à la foire ou ailleurs. Quelle gloire pour un vieux bonhomme que de cornaquer deux déesses noires, mère et fille ! Quel port ! Quelle allure ! On a beau dire, dans la vie, l’élégance, ça compte. Même à la taverne.
Chez Tante Francine, trois cochons grillés, deux Orangina, une chope de bière Fisher, 45 euros. Dehors, chez Milot, des croustillons, plus, pour finir, une malheureuse loterie où la gamine a « gagné » une peluche immonde. Quelle soirée ! Rien que des chats noirs avec des yeux ardents (citation). Je voudrais bien qu’on m’explique : en un, quelle sourate préconise de manger le cochon arrosé d’Orangina ; en deux, pourquoi, sur trois parts de frites, la mienne est toujours moins remplie ; en trois, par quel mystère la Saint-Romain change tout en ne changeant pas ?