CDXXXVII.

L’autre jour, musée des Beaux-arts. Encore une inauguration. Une de plus, une de moins. L’assistance habituelle, toujours les mêmes, autant d’amateurs que de professionnels. Cependant, dès l’entrée, je perçois comme une atmosphère particulière. On semble plus souriant, plus vif, plus joyeux. De quoi s’agit-il ? Mon oreille traînante enregistre des bribes : – Oui, c’est une bonne nouvelle. – Au début, je n’y croyais pas. – Moi, je ne venais plus, maintenant je vais revenir. – Espérons que c’est définitif. Etc. Le tout à l’avenant.

Au bout d’un moment, je n’y tiens plus. Apercevant B***, je l’aborde : de quoi s’agit-il ? Il m’explique : comment, cher ami, vous ne savez pas ? C’est officiel, Laurence Tison nous quitte. Et nous en sommes enchantés. Fini les discours interminables, fini les tunnels, fini les phrases alambiquées. On va respirer ! Plus de littérature, retour à la peinture, place à la clarté. Allez, Félix, réjouissez-vous, soyez des nôtres ! Rouen va revivre !

Vrai, les habitués l’auront constaté : Laurence Tison, un discours commencé, ne pouvait s’arrêter. Au bout d’un moment, les personnes âgées cherchaient des chaises ; les autres discoureurs déchiraient leurs notes ; chacun regardait sa montre. De temps à autre, une pause légère… ah, c’est fini… Non, elle reprenait ! Et je ne vous parle pas des étudiants étrangers qui venaient avec un dictionnaire bilingue pour comprendre le sens des mots ! Quand ça n’était pas des traités d’esthétique, Albert Lyotard, Patrick Deleuze, Titi Baudrillard… Un soir, un professeur des Beaux-arts (oui, je sais, mais bon) a cru couver une méningite, on a failli appeler le Samu.

Certes, les faits sont là, mais est-ce une raison pour mettre au chômage une mère de famille ? Vous n’y êtes pas ! Et B*** de m’expliquer que Laurence Tison est casée à Paris, bien au chaud, au ministère de la Culture. Ce serait une blague de Valérie Fourneyron. Elle a persuadé Aurélie Filippetti qu’elle avait sous la main, à Rouen, une experte pour la rédaction de synthèses courtes et précises. Pour une fois qu’on rigole, c’est pas si souvent ! Ceci étant dit, je raconte ça, c’est sous toutes réserves. D’autres versions circulent. Bon, laissons dire, ignorons les causes, revenons aux conséquences.

Une fois dans le Jardin des Sculptures, j’ai mené ma petite enquête. Si, en majorité, le public est enchanté, du côté du personnel du Musée, l’unanimité n’est pas de mise. Certains ne sont pas mécontents de rentrer plus tôt chez eux : la vie de famille, c’est important ! D’autres, au contraire, comptaient sur les heures supplémentaires : vous comprenez, à l’approche de Noël, pour les gosses... En revanche, les serveurs de Cirette-Traiteur, professionnels avertis, sont ravis : on va pouvoir maîtriser le chaud ; éteindre, rallumer, à la longue, ça caramélise ; pour nous ce sera plus facile.

Et côté direction du musée ? Là, pas de surprise, on se couvre. Plutôt ennuyé, plutôt hésitant. Un proche du directeur, en caméra cachée, m’a demandé conseil : à votre avis, Sylvain doit-il prévenir Aurélie ? Ben tiens, à d’autres !

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