Année de la Normandie impressionniste

Normandie Impressionniste 2013
Année de la 
Normandie 
impressionniste


Par Thierry Georges Leprévost

 

La Normandie est le berceau de l’impressionnisme ! Une vérité affirmée cet été avec force par une multitude de manifestations culturelles dans l’ensemble de la région. 
Et en premier lieu, en son foyer initial : Rouen, où le musée des Beaux-Arts a rassemblé 130 toiles des plus grands maîtres de ce mouvement pictural. Détour par une étape majeure de la peinture française.


Impressionnisme… Le mot évoque le ciel, la mer, la lumière, des sensations fugitives figées sur la toile par le talent des peintres. Un courant qui a largement débordé sur d’autres formes d’expression. On ne peut s’empêcher de penser à Marcel Proust, dont le narrateur  ouvre ses rideaux du Grand-Hôtel de Cabourg-Balbec, « dans l’impatience de savoir quelle était la Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage, comme une Néréide. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus d’un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même » (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Peut-on mieux décrire l’attitude d’un Monet face à la cathédrale de Rouen, jamais deux fois la même non plus à cause des changements dans la lumière ? Parlant du peintre Elstir, Proust écrit encore dans le même roman : « Une de ses métaphores les plus fréquentes dans les marines qu’il avait près de lui en ce moment était justement celle qui comparant la terre à la mer, supprimait entre elles toute démarcation ». Une vision impressionniste.
On fixe habituellement la naissance de l’Impressionnisme au Salon des Refusés de 1863. C’est faux et vrai à la fois. Faux parce que la célèbre toile de Claude Monet peinte au Havre Impression, soleil levant, qui a donné son nom au mouvement, date de 1872. Vrai parce que l’Impressionnisme existait avant d’être ainsi nommé par les critiques. En tout état de cause, c’est bien la Normandie qui l’a porté sur les fonts baptismaux.

 
Au fil de la Seine
 
Les Vikings avaient remonté l’axe séquanien ; les peintres l’ont descendu. A mille ans d’écart, le fleuve se montre déterminant pour l’activité humaine, il charrie aussi les grands courants de l’Histoire. C’est encore vrai de nos jours avec le projet dit du Grand Paris, qui devrait enfin rendre son rôle à la Seine, et faire du Havre la porte occidentale de l’Europe… La Normandie est proche de Paris, c’est un atout. Son climat changeant engendre d’étonnantes variations de lumière, c’en est un autre. Comme dans la chanson, « il y a le ciel, le soleil et la mer »… De leur interaction, et par la grâce des artistes, est né ce nouveau regard sur le monde.
Certes, l’Impressionnisme a connu de remarquables précurseurs, précisément dans la première capitale normande. Ainsi la Vue générale de Rouen de Paul Huet, où l’on croit voir la mer, aurait plu à Proust ! Ainsi Turner signe-t-il à la même époque, 1830, une Vue de Rouen depuis la Seine, et une Cathédrale de Rouen qui évoque immanquablement la série des 18 représentations du monument par Monet… 60 ans plus tard ! Pour sa part, pendant cette période romantique, Jean-Baptiste Corot passe sa jeunesse à Rouen où, séduit par les lumières  du lieu, il réalise en 1833 sa Vue de Rouen depuis la colline Ste-Catherine. Il y reviendra dans les années 1870.
Comme un chevalet posé en plein champ, le décor était posé pour la révolution à venir. Initiée par les Anglais, la figuration du paysage capté en plein air constitue déjà une rupture radicale avec l’académisme de l’atelier, et augure de la longue mutation qui aboutira aux nouvelles options picturales. Car Monet et ses pairs peignent sur place. Ils s’attachent à saisir l’instantanéité d’une vision, privilégiant la couleur sur la forme, et laissent au regard du spectateur le soin de recomposer la réalité à partir de l’interprétation de l’artiste. 
Huet, Turner et Corot ne sont pas les seuls qui se laissent séduire par la Normandie. Né à Rouen, Théodore Géricault y découvre les chevaux dont il se plaît à reproduire l’anatomie avec une application de naturaliste, n’omettant aucune veine, aucun muscle de l’animal. Delacroix fréquente régulièrement le château de Valmont, près de Fécamp (avec son cousin Riesener), peint les falaises d’Etretat et invente la couleur juxtaposée, une technique que reprendront les Impressionnistes. Lépine naît à Caen, Anquetin dans l’Eure, qui influencera Gauguin et Van Gogh. Natif du Cotentin, Jean-François Millet séjourne au Havre où il fait la connaissance d’Eugène Boudin qui y est encadreur et expose Jongkind. Courbet et Renoir viennent fréquemment à Dieppe, Daubigny à Villerville, Degas dans l’Orne…
Cette profusion d’artistes en sol normand, reconnue depuis le XVIIè siècle (Poussin, Jouvenet, Restout) procède d’un mouvement de fond qui intègre la reconnaissance et la défense du patrimoine médiéval comme importante source d’inspiration pour les artistes. Pour nous en convaincre, il suffit d’observer  nos églises, cathédrales, manoirs et maisons anciennes transcendées par les peintres. Rouen, foyer intellectuel : le XIXè y verra la création par Arcisse de Caumont de la Société des Antiquaires de Normandie.
Aidée par la proximité de Paris, la mode des bains de mer leur révèle 600 km de côtes variées, avec des fleuves, des bateaux, des pêcheurs… La campagne nourricière des villes mettra en exergue fermes, vaches, pommiers et grandes étendues. Que de sujets à coucher sur la toile ! Enfin, et ce n’est pas un détail de l’Histoire, l’Entente Cordiale entre la France et l’Angleterre facilitera les échanges à tous les niveaux :  tourisme, races de chevaux, expression artistique. Turner et Géricault franchissent la Manche dans les deux sens, des liens se nouent, des influences réciproques se font jour.
 
 
Trois grands maîtres à Rouen
 
Claude Monet séjourne à Rouen, où habite son frère Léon, en 1872 et 1873. Juste avant le fameux Impression, soleil levant du Havre, il y peint la Seine et ses voiliers. Puis viendra, de 1892 à 1894, sa série sur la cathédrale Notre-Dame, véritable film où le mouvement provient des variations de lumière et de couleur, au gré de l’heure et du climat, des détails qu’il met un soin particulier à noter lors du baptême de ses toiles. Dans son approche du monument, l’influence de Turner ne fait aucun doute, le Français relevant magistralement le défi lancé par l’Anglais six décennies plus tôt. Turner était original, Monet est novateur. Peintre à part entre tous, l’hôte de Giverny demeure à ce jour le tout premier, l’éternel tenant d’une antériorité que nul ne peut lui disputer, liée sans doute à l’intimité privilégiée qu’il a nouée avec la ville, en amant des lieux jaloux et solitaire.
Une ville que Camille Pissarro choisit délibérément en 1883. Tournant le dos à Paris, il trouve en Rouen sa cité idéale. De la fenêtre de ses chambres d’hôtel successives, il y peint sous tous les angles la Seine, le port, les ponts, la vie industrieuse de la rive gauche. Des séries qui seront ses « cathédrales » à lui (il peint aussi la cathédrale, en 1896). Le collectionneur Eugène Murer expose ses œuvres en son hôtel du Dauphin acquis en 1884.
Le choix de Paul Gauguin se porte, lui sur le village idéal. Un paradoxe quand ce village s’appelle Rouen ! Tandis que Pissarro exploite son activité économique, le futur peintre de Pont-Aven et de la Polynésie s’attache aux aspects les plus méconnus de la cité ducale. A l’instigation de Pissarro, il s’y établit en 1884 pour dix mois, en espérant vendre ses toiles aux hommes d’affaire du port… Sans totalement négliger la Seine et ses bateaux, qu’il peint occasionnellement, il s’intéresse surtout à son quartier résidentiel de la rue Jouvenet, aux faubourgs, voire aux jardins ou à la proche campagne. Chez lui, pas de cathédrales ni de grands espaces bouillonnants d’agitation. Les maisons, les rues escarpées, les lieux calmes et isolés nourrissent sa vision d’un village rouennais intime et secret que la nature verdit à l’envi.
 
 
Une Ecole de Rouen 
issue de l'Impressionnisme
 
Ces grands maîtres impulsent une interprétation de la ville qui influencera de nombreux artistes locaux, un mouvement d’avant-garde où l’on trouve Charles Angrand (pourtant très bien introduit à Paris), dont le Pont de pierre relève des leçons muettes de Monet et de Pissarro. Aussi Léon Jules Lemaître, Joseph Delattre et Charles Fréchon, séduits par le Pointillisme qui prolonge et transforme l’Impressionnisme, dont les scènes champêtres ou urbaines ont marqué leur temps.
La fin du XIXè siècle est aussi celle de l’Impressionnisme. Son aura s’étend encore sur des artistes comme Eugène Boudin, qui peint Rouen en 1895, et Albert Lebourg, qui respire sa ville à travers toute son œuvre, dont les représentations de la Seine doivent beaucoup à leurs prédécesseurs.
Citons encore Armand Guillaumin, en route vers le Fauvisme, Robert Antoine Pinchon, à l’éclectisme saisissant, Georges Morren, Maurice Denis et Pierre Laprade, tous dans le sillage d’un Impressionnisme dont la postérité éclate en de multiples gerbes, comme d’un immense feu d’artifice.
 



 

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