Débat avec Action directe : la polémique, au Havre

C'est dans le hall d'accueil de l'union locale CGT qu'aura lieu la rencontre avec Jean-Marc Rouillan, le mardi 5 mars à 18 h.

C'est dans le hall d'accueil de l'union locale CGT qu'aura lieu la rencontre avec Jean-Marc Rouillan, le mardi 5 mars à 18 h.


Dans le cadre de sa programmation, Le Volcan s’apprête à accueillir, du 5 au 9 mars 2013, J’avais un beau ballon rouge, pièce adaptée du texte de l’Italienne, Angela Dematté, et mis en scène par Michel Didym.
La pièce revient sur une période douloureuse de l’Italie, celle des années de plomb, cette époque où la lutte armée faisait rage en Europe (La Fraction Armée Rouge (RAF) en Allemagne, Action directe en France et les Brigades rouges en Italie, ont, au cours de ces années, semé la peur en multipliant attaques et attentats pour dénoncer le capitalisme).
Le personnage principal de la pièce, Marguerita Cagol, alias Mara, est une jeune fille studieuse et une brillante étudiante en sociologie. Assoiffée d’idéal, elle interroge la société, l’injustice et la révolte gronde en elle. Face à elle, son père, raisonnable, tente de trouver un compromis et de s’accommoder de la vie et de ses aléas. Mara, c’est une future membre des Brigades rouges :  Mara et son mari, Renato Curcio, furent les cofondateurs des tristement célèbres Brigades rouges.
Sur scène, Richard Bohringer et sa fille Romane donnent voix à ces figures endormies, ressuscitant la révolte de ces années où les groupes de lutte armée essayaient de redessiner le paysage politique.

Un témoin d’une période de l’histoire

Dans le cadre de cette programmation, Le Volcan avait lancé une invitation à Jean-Marc Rouillan qui devait intervenir le 5 mars, à 18 h, dans la salle Normandy du Volcan à propos de la lutte armée dans l’Europe de l’ouest post 68.
Jean-Marc Rouillan est un ancien membre d’Action directe, organisation de guérilla qui dans les années 80 a mené la lutte armée en Europe de l’ouest et qui a perpétré des attentats de 1982 à 1987. Leurs victimes ? Des personnalités influentes désignées par Action directe comme les symboles de l’oppression et de l’ordre. En 1985, l’ingénieur général de l’armement René Audran est exécuté. Puis, en 1986, ce sera Georges Besse, patron, à l’époque, de Renault, qui sera abattu au pied de son domicile. Les membres d’Action directe seront arrêtés en février 1987 : Joëlle Aubron, Georges Cipriani, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan ont été condamnés à perpétuité avec une peine de sûreté de 18 ans.

Les anciens d’Action directe en liberté conditionnelle

Aujourd’hui, les anciens membres du groupe sont tous en liberté conditionnelle, à l’exception de Joëlle Aubron, sortie de prison le 16 juin 2004, pour raisons médicales et décédée en 2006.
Georges Cipriani est en liberté conditionnelle depuis le 3 mai 2011 pour une durée de cinq ans. Nathalie Ménigon est en liberté conditionnelle depuis le 3 août 2008 également pour une durée de 5 ans. Jean-Marc Rouillan est en liberté conditionnelle depuis mai 2012 pour une durée de 6 ans. C’est en tant qu’ancienne figure d’un groupe de lutte armée que Jean-Marc Rouillan a été invité par la Scène Nationale.
Une rencontre programmée et annoncée par le Volcan :

« Figure historique d’Action directe, Jean-Marc Rouillan – sous le nom de Jann-Marc Rouillan -, est l’auteur de plusieurs livres passionnants sur son adolescence toulousaine marquée par la lutte antifranquiste, l’engagement dans la lutte armée dans les années 70, la clandestinité, l’univers carcéral dans lequel il a passé un quart de siècle. Ses livres constituent un témoignage rare sur un moment récent de l’histoire européenne.»

Vendredi 22 février, Le Volcan a annoncé que cette rencontre du 5 mars prochain serait finalement délocalisée.

Jean-Marc Rouillan : un invité qui dérange ?

La rencontre initialement prévue au Volcan, le 5 mars, à 18 h, est délocalisée à la Maison des syndicats, avec le soutien de la CGT. C’est dans le hall d’accueil de l’union locale de la CGT que se dérouleront les échanges : « Nous avons été sollicités par l’un des responsables du Volcan pour accueillir Jean-Marc Rouillan (Ndlr : il s’agit de sa première sortie publique) et nous avons offert cette solution de repli », indique Pierre Lebas, secrétaire général de l’union locale CGT.
Interrogé sur le changement de lieu, le syndicaliste évoque des pressions qui auraient été exercées sur Jean-François Driant, directeur du Volcan, par différentes instances :

« Le maire du Havre, le sous-préfet  et le préfet auraient fait pression sur Jean-François Driant pour que cette rencontre n’ait pas lieu, en raison du passé de Jean-Marc Rouillan. On avance notamment que le site est situé non loin de Sandouville et de l’usine Renault dont le patron, Georges Besse, a été abattu par Action directe. Georges Besse, c’est aussi l’ancien patron de la Cogema,  actuellement Areva. Le Volcan devrait accueillir le chantier d’Areva donc Jean-Marc Rouillan n’était pas le bienvenu à cet endroit.»

Une décision qui fait débat

Jean-François Driant, directeur du Volcan, scène nationale, explique la décision de délocaliser le débat :

« Nous sommes un établissement public et l’État a manifesté le fait qu’il ne voulait pas être associé à la venue de Jean-Marc Rouillan. L’État a condamné et pourchassé l’ancien membre d’Action Directe, et, à ce titre, il fait son travail en refusant de participer à sa venue, dans une institution publique.»

Si, pour Jean-François Driant, « la position de l’État est cohérente », il déclare qu’il aurait « préféré que les choses se passent au Volcan ». Le directeur de la scène nationale considère, en effet, que

« Jean-Marc Rouillan a purgé sa peine. Il est invité pour ses textes et écrits. D’ailleurs, il lui est formellement interdit de s’exprimer sur son passé avec Action Directe
La rencontre aura tout de même lieu et c’est l’essentiel pour Jean-François Driant : « Il est important de donner des éléments de compréhension pour faire avancer les choses. Je pense que ces événements sont un pan méconnu de l’histoire contemporaine et qu’il vaut mieux en parler. La discussion aura lieu à quelques kilomètres du Volcan. »

L’association de la Maison de la Culture du Havre a appris la décision par courriel : « Cela ne nous empêchera pas de demander pourquoi le lieu a été changé », indique Éric Charnay, vice-président et trésorier de l’association qui siège au Conseil d’administration du Volcan, Établissement public de coopération culturelle (EPCC) depuis 2008. L’État et la Ville sont fondateurs de l’EPPC et siègent à ce titre au Conseil d’Administration :

« Le Conseil général et la Région apportent des subventions, mais elles n’ont pas souhaité être représentées. La loi, par contre, ne prévoit pas de représentation du public, mais suite à la mobilisation des adhérents de l’association de la Maison de la Culture du Havre, ancienne gestionnaire de la scène nationale, trois sièges inamovibles nous ont été accordés. Nous sommes donc présents au CA.»

Éric Charnay indique que « lorsque le Volcan a été transformé en EPCC, les adhérents ont craint une municipalisation de la culture, mais jusqu’ici nous n’avons noté aucune intervention de la Ville dans les choix de programmation. » Alors, ce déménagement soudain de Jean-Marc Rouillan à la Maison des syndicats serait-il les premiers signes d’un changement de cap, en matière de direction et de propositions culturelles :

« Je suis surpris par ce changement et l’association ne manquera pas d’interroger  le directeur sur cette décision soudaine.»

Édouard Philippe, maire du Havre, dément, lui, catégoriquement, toute intervention sur la programmation de la scène nationale :

« Bien que siégeant à l’EPCC, je tiens à rappeler que je m’interdis toute intervention sur la programmation culturelle. Je ne l’ai jamais fait et ne le ferai jamais.» Le maire réfute toute allégation de pression : «En tant que maire, je ne peux interdire des réunions que selon le cadre fixé par la loi. Or, cette rencontre ne constitue pas une menace à l’ordre publique et ma fonction ne me permet pas de m’opposer à la venue de Jean-Marc Rouillan.»

Invité à s’exprimer, à titre personnel, sur l’ancien membre d’Action directe, Édouard Philippe est ferme et condamne l’homme :

« Jean-Marc Rouillan est un assassin, un meurtrier qui a abattu de sang froid. Il a voulu abattre la République et, en tant que Républicain, je ne peux que condamner ce type d’actes meurtriers.»

Pierre Ory, sous-préfet du Havre, condamne, lui aussi, fermement, la venue de Jean-Marc Rouillan au nom du passé violent de l’homme et c’est en sa qualité de représentant de l’État qu’il a obtenu que la rencontre n’ait pas lieu au Volcan :

« Cette initiative, en marge de la programmation culturelle, n’avait pas été débattue au Volcan. L’État, siégeant au CA de l’EPCC, ne peut cautionner cette initiative. »
Le sous-préfet se défend de toute intervention sur la programmation : « Ce débat est un élément additionnel et périphérique à la présentation de la pièce J’avais un beau ballon rouge. Cette rencontre ne peut, en raison du passé de Jean-Marc Rouillan qui, je le rappelle, est en liberté conditionnelle, être cautionnée, ni financée par l’État. Elle aura donc lieu ailleurs. »

Jean-Marc Rouillan : criminel ou homme semi-libre ?

Pour Pierre Lebas, accueillir Jean-Marc Rouillan, ce n’est pas occulter son passé de criminel :

« Bien sûr, Jean-Marc Rouillan a fait de la prison et a tué. Il a été condamné, a purgé sa peine de prison et, à ce titre, nous estimons qu’il a payé sa dette à la société.»
Pour le syndicaliste, refuser de donner la parole à Jean-Marc Rouillan est un déni de démocratie : « Je ne soutiens pas ce qu’il a fait, mas je soutiens le fait qu’on laisse parler un homme, au nom de la démocratie. Puis, il fait partie de l’histoire contemporaine de la France et on ne peut pas ne pas évoquer cette époque.»

La salle des fêtes de Franklin avait été évoquée comme solution de repli, mais, étant un équipement municipal, cela n’était pas possible. La CGT a donc décidé d’héberger cette rencontre. Interrogé sur cette délocalisation soudaine, Richard Bohringer, qui interprète le père de Marguerita Cagol dans la pièce, n’a pas souhaité commenter, ni polémiquer :

«  Ce sont des histoires de municipalité et je ne veux pas m’en mêler, ni qu’on instrumentalise la pièce à des fins politiques. Par contre, pour moi, Rouillan a payé sa dette à la société, mais ça ne me fait pas oublier la douleur des familles qui ont perdu des membres dans ces attentats.»

Le débat est donc lancé : Jean-Marc Rouillan est-il condamné au silence à perpétuité ? Que vaut une décision de justice ? Un homme en liberté conditionnelle est-il toujours un criminel ? Autant de questions soulevées par cette affaire. Le protagoniste, lui, ne devrait guère s’exprimer : il lui est interdit d’évoquer les actions passées et le combat mené avec Action Directe. La discussion du 5 mars portera donc sur une période historique et non sur le passé violent et criminel d’un ancien de la lutte armée.

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