“Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images”, disait Cocteau. Le chorégraphe australien Garry Stewart pourrait bien s’être inspiré du poète, lui qui aime à construire ses spectacles sur une réflexion profonde, aux limites de la science, de la technologie et de la philosophie. Déjà “Be Your Self”, précédente création de l’Australian Dance Theatre était inspirée par le philosophe écossais Hume.
“Proximity”, présenté sur la scène du Rive Gauche le 8 mars, interroge la question de la vision et de l’image. C’est d’ailleurs une caméra, placée au centre de la scène et lacérée d’éclairs aveuglants qui ouvre le spectacle. Les deux premiers danseurs se mettent dans le champ pour donner à voir en gros plan quelques inscriptions cousues sur leurs vêtements. Comment fonctionne la vue en termes physiologiques mais également comment elle participe de notre construction psychique dès la prime enfance — on pense au Stade du miroir chez Lacan…
Dès lors, le spectacle se déploie sur deux plans. Au premier, physique et scénique, évoluent les danseurs, pendant qu’en arrière-plan, et à grande échelle, sont projetées les images de leurs évolutions filmées en direct, transformées par les effets spéciaux : ralentis, dédoublements, décompositions, superpositions… La multiplicité de placement des caméras, le jeu sur les angles de vue et les profondeurs de champ permet une mise en abîme subtile et complexe, d’autant que les danseurs poursuivent leurs évolutions, en dialogue permanent avec l’image, comme les musiciens savent si bien le faire avec leur sampleur. On sent que l’équipe de neuf danseurs-opérateurs s’est d’abord beaucoup amusée, s’autorisant toutes les expériences comme des gamins face à un nouveau jouet avant de construire un vocabulaire symbolique et poétique : grimaces, rires en gros plan, mouvements des mains qui articulent un langage de signes…
Garry Stewart et ses danseurs créent ainsi des images d’une beauté stupéfiante : portés par une électro hypnotique, les corps sont placés en apesanteur, les membres entrelacés, des cages virtuelles faites de lignes géométriques et pixelisées enferment les danseurs, l’infiniment petit et l’infiniment grand coexistent. Dans ce jeu d’illusions, tout est à la fois spontané et parfaitement millimétré, servi par une danse toujours aussi physique, mais désormais apaisée et fluide, après les prestations survoltées de “G” et “Be Your Self”.
La pensée sur le statut de l’image n’est jamais imposée. Toute la subtilité de “Proximity” réside dans cette capacité à plonger le spectateur dans un onirisme profond tout en rendant son esprit disponible à une réflexion — dans tous les sens du terme — sur le statut de l’image, sur l’origine du mouvement et de sa perception par le spectateur… Au final, c’est la danse elle-même qui est ici mise en lumière, au-delà de celle qu’elle donne à voir… comme des “évi-danses”.
Bruno Lafosse